TUNISIE

TUNISIE
TUNISIE

Partie intégrante du Maghreb et de l’aire arabo-musulmane, la Tunisie réunit nombre de traits contrastés qui lui confèrent une position particulière.

Si l’on devait apprécier l’importance d’un État en fonction d’étalons de mesure tels que l’étendue du territoire, les richesses du sous-sol ou le potentiel démographique, force serait de considérer la Tunisie comme entité négligeable à l’échelle du Maghreb. Au vu d’une carte, les 164 150 kilomètres carrés du territoire tunisien figurent une sorte d’encoche dans le tracé de la frontière entre les «géants» algérien (2 381 000 km2) et libyen (1 757 000 km2). Petite entaille stoppée aux marches du Sahara, la Tunisie ne puise que modestement à cet immense réservoir d’hydrocarbures pour subvenir aux besoins de ses 8 735 885 habitants (1994).

L’exiguïté du territoire n’est que la rançon de sa nette différenciation. La Tunisie, comme l’Africa romaine et l’Ifr 稜qiyya des Arabes, occupe l’espace libéré entre une double façade maritime et le Sahara par le démantèlement des formations montagneuses qui jalonnent l’Afrique du Nord de l’Atlantique à la Méditerranée orientale. Autrement dit, ce «petit» pays est un plat pays, une suite de plaines ordonnée en front de mer. Les plaines tunisiennes ont ouvert le Maghreb aux différentes civilisations et formations impériales qui ont dominé le monde méditerranéen. Accessibles par voies maritime et terrestre, elles donnent elles-mêmes accès au «Maghreb profond».

Territoire relativement compact, espace ouvert et, à ce double titre, vieux foyer de civilisation, la Tunisie témoigne d’une imprégnation des plus marquées par la culture arabo-musulmane. Du moins, sa population se caractérise-t-elle par une remarquable homogénéité religieuse et linguistique. Musulmane, elle ignore les clivages religieux ou confessionnels qui affectent le Machrek. Arabe, elle ne connaît pratiquement pas les clivages linguistiques (arabophones/berbérophones) observables en Algérie et au Maroc. Ce contraste avec diverses formes d’hétérogénéité culturelle associées à la religion ou à la langue laisse entrevoir un particularisme tunisien. Au-delà de ses manifestations les plus suggestives, le substrat de celui-ci doit être recherché dans la prééminence d’une tradition citadine et villageoise dans un pays de plaines ouvertes sur la mer. Une tradition antérieure à l’islamisation et à l’arabisation, mais qui est redevable de sa continuité à la civilisation arabo-musulmane.

Quelles qu’aient été les configurations politiques du Maghreb arabe au fil des siècles, il a toujours existé une Ifr 稜qiyya, si l’on veut bien considérer non point la géométrie variable des contours, mais la permanence d’un même noyau dur. De ce point de vue, ce qu’on appelle aujourd’hui la Tunisie apparaît, en définitive, comme une actualisation contingente d’un particularisme des plus anciens. L’entité tunisienne a émergé à la fin du XVIe siècle lorsque Tunis est devenue, comme Alger et Tripoli, le siège d’une province de l’Empire ottoman. Sa trajectoire devait, par la suite, se confondre avec celle d’une dynastie qui, fondée au début du XVIIIe siècle par un dignitaire de la milice turque, Hussein ben Ali, a régné jusqu’au milieu du XXe siècle. Les beys husseinites de Tunis ont progressivement conquis leur autonomie au regard d’Istanbul et présidé aux destinées d’un État, fait nouveau dans l’histoire de l’Ifr 稜qiyya, territorialement délimité. Le beylik de Tunis, au XIXe siècle, face aux défis et pressions des impérialismes européens, allait s’engager dans un processus de réformes, précipitant une rupture des équilibres politiques et économiques, et ouvrant ainsi la voie à la colonisation. Ce réformisme, en dépit de ses avatars, a constitué le ferment de la culture politique des élites dirigeantes du Mouvement national sous le protectorat français.

Le régime politique issu de l’indépendance a, dans une certaine mesure, cultivé le particularisme et tenté de soustraire la Tunisie à l’influence de l’Orient. Sous l’impulsion de son père fondateur, Habib Bourguiba, il a cherché à promouvoir une politique novatrice tendant notamment à l’affirmation d’une «tunisianité» distanciée de la mystique unitaire de l’Umma musulmane ou de la nation arabe.

Les racines anciennes du particularisme tunisien perdurent. En revanche, le devenir de ses manifestations les plus récentes figure au cœur des enjeux qui ont pesé dans la destitution du «combattant suprême», le 7 novembre 1987, et qui constituent l’horizon de la République tunisienne présidée désormais par Zine el-Abidine ben Ali.

1. Un pays maghrébin

Conditions naturelles

Les unités de relief

Le relief de la Tunisie doit ses traits majeurs à l’affrontement du système plissé des Berbérides avec la plate-forme saharienne. Au premier correspond l’Atlas tunisien, formé de chaînons montagneux d’orientation nord-est-sud-ouest séparés par des plaines. Dans les massifs de Kroumirie, des Nefza et des Mogods, il s’agit de montagnes peu élevées et compactes dues à des nappes de flyschs gréseux du Numidien venues recouvrir le matériel sédimentaire autochtone. Avec l’affleurement de celui-ci, la montagne s’ordonne et s’aère. Ses chaînons alignés comportent, alors, de remarquables formes jurassiennes (monts, combes, vaux, crêts et barres), dégagées par l’érosion différentielle dans une série plissée essentiellement mésozoïque où alternent des calcaires et des marnes. Des chapelets de petites plaines les séparent, réunies par des oueds pérennes (Medjerda, Miliane, Djoumine). L’ensemble culmine dans une dorsale allongée de la frontière algéro-tunisienne au cap Bon (djebels Chambi: 1 544 m, Zaghouan: 1 293 m).

Au-delà, l’Atlas se réduit à des îlots montagneux disséminés au-dessus de hautes plaines (djebel Mhrila: 1 378 m) ou organisés en longues guirlandes (chaînes de Gafsa, Cherb). Cet élargissement des horizons fait pressentir le Sahara. Les vastes sebkhas blanchies par les efflorescences salines (chotts Djerid, Rharsa, Fedjedj), les hamadas pierreuses doucement inclinées depuis des cuestas bordières (djebel Tebaga-el Aziza, monts de Matmata) vers l’Erg oriental où elles disparaissent sous les dunes appartiennent au désert.

Enfin, accolée à ces unités successives, une grande plaine orientale se développe du cap Bon à la frontière libyenne, limitée par des côtes basses à tombolos (Monastir, Teboulba) et à lagunes (Hergla, Moknine, Zarzis).

Les milieux bioclimatiques

C’est le contact des masses d’air des latitudes moyennes avec celles des latitudes subtropicales qui détermine les caractéristiques dominantes des milieux bioclimatiques.

Dans toute la Tunisie, l’aridité se manifeste par la chaleur et la sécheresse des étés liées à l’invasion de l’air saharien. Dès le printemps, des coups de chehili y font parfois sentir l’haleine brûlante du désert. La xérophilie de la végétation traduit son adaptation à ces conditions sévères. À l’opposé, une saison fraîche, pluvieuse et instable correspond au passage de perturbations circulant le long du front polaire alors refoulé en Méditerranée.

Pays de transition entre les domaines tempéré et aride, la Tunisie montre aussi une rapide dégradation des conditions bioclimatiques sur les 400 kilomètres de son extension en latitude. À ce point de vue, la Dorsale est une importante limite, à peu près jalonnée par l’isohyète 400 millimètres. Au nord s’étendent des régions de climats méditerranéens, humides (Aïn-Draham: 1,50 m de pluie) à subhumides, où la saison sèche n’excède pas trois à cinq mois. La couverture forestière des djebels y reste importante malgré les défrichements, constituée, selon les sols, de chênes-lièges (Kroumirie), de chênes kermès (cap Bon) ou de pins d’Alep (haut Tell, Dorsale). Au-delà, l’accentuation de la sécheresse cantonne les forêts de pins d’Alep et de genévriers de Phénicie sur les versants septentrionaux des îlots montagneux. La steppe occupe les plaines avec ses touffes d’alfa, de sparte ou d’armoise. Après Gafsa, la désertification se marque par la quasi-disparition des arbres spontanés, à l’exception des boisements clairs d’acacias du bled Thala, relique d’une ultime période quaternaire plus humide. À partir des chotts, les pluies tombent au-dessous de 100 millimètres. Avec le climat désertique dominent les steppes à salsolacées des marges de sebkhas, celles à plantes psammophiles (drinn) des secteurs ensablés, et les maigres peuplements des hamadas. La variabilité des précipitations, selon les saisons et les années, est une autre conséquence de la compétition entre les influences méditerranéennes et sahariennes.

Espace et sociétés

L’espace tunisien concourt à la configuration d’une zone géographique comprise entre mers et désert. Celle-ci, délimitée au nord et à l’est par la Méditerranée, à l’ouest par l’Atlantique et au sud par le Sahara, était désignée par les anciens géographes arabes sous l’appellation de Jaziret el Maghrib, l’île du Couchant. Elle n’a jamais été, en réalité, qu’une péninsule, dans la mesure notamment où les plaines du littoral tunisien ont, par leur facilité d’accès, fait obstacle à une insularité maghrébine.

Le Maghreb, envisagé non plus seulement d’un point de vue géographique mais également sous l’angle culturel ou politique, participe, malgré sa dénomination d’origine arabe, des présupposés et de l’impact de l’«Afrique du Nord française». Sans doute, les facteurs de différenciation d’un ensemble maghrébin ne sont pas irréductibles à la géographie et à l’ère coloniale. Il est toujours possible de se référer, par exemple, au vieux fonds de peuplement berbère ou aux tentatives de construction impériale dont la région a été le théâtre dans le cadre de la civilisation arabo-musulmane. Mais la «Berbérie», comme l’«Africa», l’«Afrique du Nord» et... le Maghreb, relève de toponymies de conquêtes. Quant aux formations impériales, elles se sont déployées dans un Maghreb oscillant entre l’Orient et l’Andalousie, avec pour toile de fond les conflits déchirant le Dar el islam.

Le Maghreb, en tant qu’aire culturelle ou politique, ne fait pleinement sens qu’à partir du contexte issu de la décolonisation, dans un retour sur l’histoire ou dans une projection sur l’avenir.

À l’instar des autres pays maghrébins, le territoire tunisien recouvre trois types de régions. À cette réserve près qu’il est formé, pour les deux tiers de son étendue, par une série de vastes et basses plaines.

Cette particularité géographique, déjà soulignée au XIVe siècle par Ibn Khaldoun, s’est doublée d’un particularisme culturel fondé sur une tradition citadine des plus anciennes. La Tunisie, «est-ce autre chose que l’opposition d’un complexe de plaines à un complexe montagnard de signe opposé»? Fernand Braudel, en s’exprimant de la sorte, entendait mettre l’accent sur cette relation entre espace et culture. Il voyait, en effet, dans l’Ifr 稜qiyya et la Tunisie un exemple de «frontière culturelle secondaire», l’un de ces «espaces culturels d’une extraordinaire pérennité» qui défie «tous les mélanges du monde». Partant du constat que les grandes civilisations méditerranéennes «sont en fait des groupements de sous-civilisations, des juxtapositions de maisons autonomes», il ajoutait: «En Afrique du Nord, pas de maison plus nettement délimitée que le vieux pays urbain de l’ancienne Africa, l’Ifr 稜qiyya des Arabes, l’actuelle Tunisie.»

Il reste que la «frontière culturelle» spécifiant la Tunisie au regard notamment de l’ensemble maghrébin a longtemps été sous-tendue par la relation dialectique entre deux types de sociétés ou, à tout le moins, deux genres de vie figurant une césure entre le littoral urbanisé et les campagnes de l’arrière-pays. Cette dualité socio-économique emprunte aujourd’hui la forme d’une désarticulation de la structure spatiale. Elle oppose une Tunisie du littoral, caractérisée par une forte densité de population et une concentration de l’essentiel des activités économiques, à une Tunisie de l’intérieur, en proie au sous-équipement et à l’exode rural.

Tripartisme géographique

Les discontinuités d’un système montagneux peu élevé, l’important développement du littoral (1 300 km) et la proximité du Sahara déterminent l’agencement du «complexe de plaines» suivant trois grands sous-ensembles qui recouvrent des limites climatiques et historiques.

Depuis les monts algériens de Tébessa jusqu’à la presqu’île du cap Bon, tête de l’ancien pont continental reliant l’Afrique du Nord à la Sicile, les prolongements de l’Atlas saharien dessinent en pointillé une sorte de diagonale sud-ouest - nord-est: la Dorsale tunisienne. Parcourue de fractures, cette succession de massifs, dont l’alignement n’est que très approximatif, ne dresse pas d’obstacle infranchissable. Elle n’en constitue pas moins une barrière climatique qui isole du Sahara le Nord-Est tunisien et y retient les nuages porteurs de pluie charriés par les vents du nord. Avec les derniers plis de l’Atlas tellien qui, au nord, s’abaissent en oblique vers la mer, elle abrite de la sorte une série de plaines qui, en dépit de leur diversité, partagent un certain nombre d’atouts. Plaines maritimes ou, à tout le moins, sous l’influence méditerranéenne, ouvertes sur les golfes de Bizerte et de Tunis. Plaines arrosées (400 mm de pluie par an), drainées par des «fleuves» côtiers et notamment par les méandres de la Medjerda, principal cours d’eau de Tunisie, prenant sa source, en Algérie, dans le Constantinois et se jetant dans le golfe de Tunis. Plaines au sol argileux propice à la céréaliculture et aux pâturages. Plaines des plus riches donc, qui, de longue date, se sont révélées le pôle d’attraction de la Berbérie orientale. Arrière-pays de la Carthage punique, elles ont formé l’essentiel des premières assises territoriales de l’Africa romaine avant de devenir la pièce maîtresse de l’Africa proconsulaire (sous le nom de Zeugitane). Les Arabes, il est vrai, n’y ont pas établi leur capitale lors de la conquête de l’Ifr 稜qiyya. Néanmoins, ne serait-ce que sur le plan sémantique, celle-ci a toujours eu tendance à se confondre avec celles-là, la même appellation désignant simultanément la partie et le tout. De nos jours, on trouve trace de cette ambivalence dans le parler des pasteurs de la steppe tunisienne, qui dénomment Friquia (Ifr 稜qiyya) les plaines du Nord, plus couramment spécifiées en fonction de la nature et de l’apparence dominantes de leur sol: le Tell (argile).

Les géographes distinguent un Tell septentrional, région à forte pluviométrie, comprise entre les plis de l’Atlas tellien, le golfe de Bizerte et la Medjerda, dont les plaines céréalières de la Dakhla, de Béja et de Mateur constituent le joyau: un Tell inférieur, depuis l’autre rive de la Medjerda jusqu’au cap Bon, en bordure du golfe de Tunis, où les plaines sillonnées par le cours inférieur de la Medjerda et l’oued Miliane; un haut Tell, zone d’alternance entre montagnes et hautes plaines, entre la Medjerda et la Dorsale.

Au sud de la Dorsale, la Tunisie change de décor, alors même que la plaine occupe plus que jamais le devant de la scène. Les massifs de la dorsale font désormais écran à la Méditerranée occidentale et aux courants du nord, tandis que se profilent les confins du Sahara. Les précipitations pluvieuses se raréfient et perdent en régularité. D’argileuse, la terre devient sablonneuse. De part et d’autre d’une chaîne «méridienne» (sud-nord) qui rejoint la Dorsale à proximité de Kairouan, et jusqu’aux monts de Gafsa, barre méridionale orientée en direction du golfe de Gabès (ouest-est), les plaines sont synonymes de steppes.

À l’ouest, la Dorsale, la chaîne méridienne et les monts de Gafsa délimitent, en forme de triangle, un espace de plaines parsemées d’îlots montagneux. C’est là, sous un climat rude, le domaine de la haute steppe, où la domination de l’alfa sur le règne végétal est contestée par un renouveau de l’arboriculture.

Entre montagne et mer, à l’est, un large couloir relie les plaines du Tell au détroit de Gabès. De la chaîne méridienne à la Méditerranée orientale, s’étend la basse steppe, dont seules quelques dépressions lacustres (sebkhas) et de rares collines rompent la monotonie. Les zones de parcours (élevage ovin) y cèdent du terrain, malgré l’irrégularité des pluies, à la céréaliculture et, fait nouveau, à des cultures irriguées, à la faveur d’un développement des puits de surface.

À l’approche du rivage méditerranéen, le climat se tempère et le paysage s’anime. La basse steppe y porte le nom de Sahel (littoral), pays de l’olivier.

Moins riches que celles du Tell, les plaines du sud de la Dorsale contribuent tout autant au particularisme de la Tunisie. Elles prolongent jusqu’à la mer «la longue bande de steppes qui se déroule dans toute l’Afrique du Nord entre les pays du Tell et les contrées du Sahara» (J. Despois). C’est dire qu’elles se distinguent des steppes algériennes, sous influence saharienne, par une bipolarité saharienne-méditerranéenne, dont la bande côtière du Sahel offre l’illustration la plus achevée. Elles constituent à cet égard une zone pleinement intermédiaire, mixte climatique et centre géographique, mais aussi point de contact ou trait d’union, dans la mesure où les extrêmes s’y rejoignent ou s’y confrontent. Leur frange côtière tend, il est vrai, par certains aspects, à s’en détacher pour s’apparenter aux plaines maritimes du Nord. Néanmoins, la démarcation entre pays méditerranéens et pays continentaux n’estompe pas la différenciation Tell-steppe. Elle s’y superpose. L’individualisation du Sahel est dialectiquement liée à son appartenance à la Tunisie centrale. On observera à ce propos que le Byzacium romain, cantonné initialement sur le littoral oriental dans des limites proches de celles du Sahel, s’est élargi, sous le nom de Byzacène, à l’ensemble de la steppe.

Zone intermédiaire, les plaines de la Tunisie centrale, basse steppe et haute steppe, le sont également par leur fonction de carrefour. Elles communiquent avec le Nord par une série de passes qui tronçonnent la Dorsale depuis Kasserine jusqu’à la plaine de Grombalia et avec le Sud par le détroit de Gabès. Elles permettent également, à l’ouest, d’accéder à la passe de Biskra qui contourne les Aurès et ouvre sur les hautes plaines algéro-marocaines. Kairouan, ville sainte de l’islam et première capitale de l’Ifr 稜qiyya, fondée au cœur de la steppe dès 670, à l’aube de la conquête arabe, par Oqba ben Nafi, témoigne de cette position stratégique. Pour le conquérant arabe, venant d’Égypte, la maîtrise de la steppe mettait le Nord à sa merci, le dotait d’une base d’appui face à l’Aurès, principal foyer de résistance, et couvrait ses arrières, la voie de plaine qui, au sud, relie l’Ifr 稜qiyya à la Tripolitaine.

Au-delà des monts de Gafsa, suivant la même orientation est-ouest, les chaînes du Gherb et du Tebaga encadrent la dépression qui sépare les oasis du Jerid et du Nefzaoua du détroit de Gabès, sur la bordure septentrionale du Sahara. Celui-ci est flanqué, à l’est, d’un plateau, le Dahar, lui-même bordé par une falaise, les monts des Ksour. Entre cette chaîne méridienne et la mer s’étend la plaine de la Jeffara. L’île de Jerba constitue le prolongement de cette steppe prédésertique. Mais, à l’instar du Sahel, la frange côtière de la Jeffara présente des caractéristiques particulières. À Jerba et dans la région de Zarzis, la Méditerranée offre à la culture de l’olivier un dernier espace aux portes du Sahara.

Ainsi, chacun des sous-ensembles délimités par le relief et le climat – Tell au nord, steppe au centre et Sahara au sud-est – est-il sous-tendu par une opposition entre le littoral et l’arrière-pays. Le Tell inférieur, le Sahel et la Jeffara relèvent de régions différentes mais n’en forment pas moins à certains égards une seule et même entité: une Tunisie maritime propice aux cultures maraîchères, à l’arboriculture et aux échanges commerciaux. Ces terres d’élection d’une économie citadine et villageoise contrastent avec celles de la Tunisie intérieure vouées à la céréaliculture ou au pastoralisme. Autrement dit, le tripartisme géographique recèle une dualité socio-économique.

Dualité socio-économique

Cette dualité s’avère à la fois une tendance ancienne, observable dès l’époque carthaginoise, et un phénomène récent, lié aux transformations opérées depuis l’indépendance tunisienne. Elle a longtemps correspondu à des formes d’opposition et de coexistence entre genres de vie différents avant de se muer, dans le contexte de la modernisation, en une désarticulation de la structure spatiale.

La Carthage antique a assis sa domination le long du littoral, où elle a essaimé en une série de cités. Elle n’a jamais contrôlé l’arrière-pays numide en dépit de l’influence culturelle qu’elle a pu y exercer. L’Africa romaine a assuré un nouvel essor à la vie citadine en confortant et en élargissant ses assises, mais au prix d’un refoulement des nomades au-delà du limes. À cet ordre citadin faisaient défaut les ressources d’une légitimité permettant de stabiliser un rapport de forces. Le déclin de l’Empire, l’invasion vandale et la fragilité de la domination byzantine ont libéré la poussée des tribus nomades et, par contrecoup, fait refluer la ville vers le littoral.

L’islamisation et l’arabisation de l’Ifr 稜qiyya à partir du VIIe siècle n’ont pas aboli la dualité littoral-intérieur. En revanche, elles ont contribué à une régulation des oppositions entre sociétés citadines de la zone côtière et agro-pastorales de l’arrière-pays. En ce sens, elles ont réussi là où Rome et Carthage avaient échoué.

L’âge d’or de la civilisation musulmane – IXe-XIe siècle – a correspondu à l’essor des villes jalonnant le Dar el islam de Samarkand à Cordoue. Cette ère de prospérité a vu, entre autres, le renouveau des cités de l’Ifr 稜qiyya. Les conquérants arabes ont fondé, au cœur de la steppe, Kairouan, ville sainte de l’islam. Mais ils ont surtout régénéré le tissu urbain préexistant par leur implantation dans les cités du littoral et l’adoption de leurs codes linguistique et culturel par les citadins.

L’équilibre entre régions du littoral et de l’intérieur, entre citadins et nomades, instauré par les premiers siècles d’islamisation et d’arabisation a été rompu par l’invasion des bédouins hil liens aux XIe et XIIe siècles. Alors que la conquête arabe du IXe siècle avait dynamisé les villes, le peuplement hil lien devait provoquer une régression de la vie citadine.

Cette ambivalence de l’islamisation et de l’arabisation ne doit pas être envisagée exclusivement d’un point de vue diachronique, une phase rurale-bédouine dominée par l’apport démographique hil lien succédant à une phase citadine caractérisée par une arabisation et une islamisation des villes. Il convient également de la situer dans une perspective synchronique pour en saisir toute la portée: l’islam et la langue arabe ont en quelque sorte codifié les relations entre deux types opposés de sociétés.

Sans doute, l’opposition entre citadins et villageois du littoral, d’une part, et tribus nomades de l’arrière-pays, d’autre part, mérite-t-elle d’être nuancée. Force est de mentionner la permanence d’une «citadinité» de l’intérieur (oasis du Sud) et l’existence de tribus sédentaires dans les massifs montagneux. Par ailleurs, la dualité des genres de vie était sous-tendue par une complémentarité des activités. Les nomades étaient dépendants des activités commerciales et artisanales des cités, tandis que citadins et villageois tiraient parti des ressources offertes par la société pastorale. Chaque cité ou village entretenait des relations de voisinage, fondées sur l’intérêt économique, avec la ou les tribus environnantes en fonction de régularités (labours, moissons, cueillette) et de seuils (gestion plus ou moins pacifique des différends). Mais cette complémentarité était particulièrement exposée aux aléas de la conjoncture (sécheresse, disette, etc.). Toute poussée nomade était susceptible de submerger la cité, «ancrée dans la campagne, presque comme en milieu ennemi» (Abdelwahab Bouhdiba).

Pour les citadins et les villageois, hommes de terroirs et de savoirs, dont la production et les échanges étaient régis par l’appropriation privative et la circulation monétaire, les bédouins faisaient figure de prédateurs, d’hommes frustes et belliqueux, enclins à piller et rançonner. Bédouin et razzia ne faisaient qu’un dans l’imaginaire citadin. Inversement, le raffinement des mœurs associé à la citadinité allait à l’encontre du code de l’honneur bédouin, qui l’assimilait à de la faiblesse.

Séparées par une profonde méfiance réciproque, les deux sociétés n’en partageaient pas moins la même religion et la même langue. L’islam et la langue arabe recelaient, il est vrai, une pluralité de pratiques religieuses et de dialectes. Mais leur universalité tenait précisément à leur aptitude à assumer les différences et à les contenir dans des limites admissibles par tous. La société nomade était culturellement dépendante de la cité et de ses clercs, détenteurs du savoir et gardiens de la Loi (islamique). Le magistère des ulama, lettrés et savants de l’islam, tout en composant avec certains éléments du système de valeurs bédouin, exprimait la prééminence de celui de la société citadine. Il remplissait de la sorte une fonction minimale d’intégration et, partant, conférait une légitimité à la domination des tribus de l’intérieur par les cités du littoral. Il était en lui-même principe de justification de l’ordre citadin et du recours à la force pour son maintien. Citadins et villageois s’en remettaient pour préserver un statu quo social fragile à la puissance d’une dynastie. À leurs yeux, peu importait l’origine, tribale ou étrangère, de celle-ci, pourvu qu’elle fût apte à protéger leurs personnes et leurs biens contre les «fauteurs de trouble» et témoignât d’une conformité à la Loi islamique, attestée par les ulama.

Les bouleversements opérés par l’irruption du capitalisme colonial et le nouvel État issu de la décolonisation ont tendu à une uniformisation des genres de vie ou, du moins, à une généralisation de la sédentarité. Le nomadisme et le semi-nomadisme ont été frappés de plein fouet par les changements intervenus dans le régime d’appropriation des terres et leurs modalités de mise en valeur. Désormais en voie de disparition, ils ont fait place à l’exode rural, symptôme d’une urbanisation qui n’est plus circonscrite à la seule zone littorale.

Sous le protectorat français, la croissance urbaine, induite par le développement d’un secteur exportateur agro-minier et le peuplement européen, s’est polarisée sur la capitale, les villes portuaires (Bizerte, Sousse, Sfax) et la Tunisie du Nord. Avec l’indépendance, l’urbanisation a été sous-tendue par une politique de diffusion des équipements scolaires, sanitaires et administratifs et, partant, de l’emploi non agricole, aux différents niveaux de la hiérarchie des agglomérations. Des localités de taille réduite et jusque-là à dominante agricole sont ainsi devenues des pôles d’attraction de l’exode rural.

Globalement, l’urbanisation se solde néanmoins par un flux migratoire de l’intérieur vers le littoral. La plupart des agglomérations de l’intérieur se caractérisent par le sous-emploi, les petits métiers du tertiaire et, pour les plus importantes, par des fonctions administratives. Celles du littoral, en revanche, sont le siège d’activités économiques, traditionnelles (artisanat, pêche, agriculture) et modernes. Elles bénéficient, en effet, d’un potentiel et de facilités de communication et d’échange liés non seulement à l’ancienneté du tissu urbain, mais également aux effets d’entraînement d’une politique de développement touristique. Autrement dit, bien qu’elle affecte l’ensemble du pays, l’urbanisation reproduit, à certains égards, le vieux clivage littoral-intérieur. Toutefois, l’opposition met en jeu non plus, à proprement parler, des genres de vie, mais des conditions de vie avec pour toile de fond une désarticulation spatiale.

Une note d’orientation du ministère tunisien du Plan et des Finances invitait en 1980 à la constatation, «aussi cruelle soit-elle», d’un territoire «divisé sur le plan de l’infrastructure et du niveau de développement en deux parties: la région côtière, qui est dotée d’une infrastructure dépassant largement la moyenne nationale et où est concentrée l’activité économique, qu’elle soit industrielle, commerciale, administrative ou touristique; les régions de l’Ouest et du Sud, où l’infrastructure est insuffisante et où l’activité économique est réduite, à quelques exceptions près, à l’agriculture et au petit commerce...». Les régions du littoral oriental, qui connaissent les taux les plus élevés d’urbanisation, d’alphabétisation et d’occupation dans l’industrie et les services, témoignent d’une dépense par tête supérieure à la moyenne nationale. Inversement, les régions de l’Ouest, faiblement urbanisées et à dominante agricole, dont la majorité de la population est analphabète et qui connaissent les taux de chômage les plus élevés, se caractérisent par le poids des couches défavorisées et l’importance des «poches de pauvreté». Quant au Sud, considéré lors de l’indépendance comme la région la plus démunie, il occupe une position intermédiaire, imputable pour partie au tourisme et aux revenus de l’émigration.

Les régions en bordure de la Méditerranée, de Bizerte à Jerba, fixent sur environ le quart de la superficie totale du pays plus de 60 p. 100 de la population tunisienne (recensement de 1984). À l’exception de Kairouan, première capitale de l’Ifr 稜qiyya, et du centre minier de Gafsa, elles englobent la totalité des villes de plus de 50 000 habitants. Elles sont, en effet, le siège des activités économiques les plus dynamiques, qu’elles relèvent de l’agriculture, de l’industrie ou du tourisme. La Tunisie du littoral fournit l’essentiel des principales productions agricoles, hormis la céréaliculture (haut Tell), l’élevage ovin (steppe) et les dattes (Jerid et Nefzaoua): aviculture, cultures maraîchères, vignobles, agrumes, oliviers et arbres fruitiers. Par ailleurs, elle draine la majeure partie des investissements et emplois industriels au profit non seulement des zones de Tunis et de Sfax, les deux principaux centres urbains, mais également de Bizerte (industries lourdes), Sousse (industries de transformation) et Gabès (industries chimiques). Enfin, elle est le bénéficiaire quasi exclusif de la politique de mise en valeur touristique, avec pour pôles de développement les complexes hôteliers de Nabeul-Hammamet, Sousse-Monastir et Jerba-Zarzis.

Cette réactualisation du clivage littoral-intérieur participe d’une spirale lourde d’implications négatives. Elle tend à favoriser une reproduction élargie des flux migratoires de l’intérieur vers la bande côtière, l’accentuation des déséquilibres interrégionaux se doublant d’une aggravation des problèmes sociaux des centres urbains du littoral. Elle expose ceux-ci à une demande d’emploi excédant leur capacité d’absorption et se traduit ainsi par la concentration d’un sous-prolétariat confronté à un mode de vie auquel il ne peut accéder. Simultanément, elle contribue à une exacerbation du régionalisme, phénomène qui relève apparemment des séquelles d’un passé révolu mais n’en traduit pas moins des formes d’adaptation et de réaction à une modernisation porteuse de développement inégal entre régions.

Pour remédier aux inégalités de développement et contenir leurs effets pervers, le gouvernement tunisien a adopté depuis 1981 des mesures d’incitation à la décentralisation industrielle. De telles initiatives, quelle que soit leur pertinence, ne peuvent à elles seules renverser une tendance à la concentration qui, si l’on en croit le Commissariat au développement régional et à l’aménagement du territoire, laisse entrevoir «la probabilité d’une rupture d’équilibre définitive» à l’aube des années 2000: le territoire serait alors divisé en «une bande “utile” d’une trentaine de kilomètres de large et de moins de 20 000 kilomètres carrés» où vivraient 6,7 millions d’habitants et «un espace périphérique de 120 000 à 150 000 kilomètres carrés occupé, au mieux, par 3,3 millions d’habitants».

Le schéma national d’aménagement du territoire préconise de donner la priorité à la promotion, dans les régions de l’Ouest et du Sud, de pôles urbains dotés d’équipements et d’infrastructures susceptibles d’y favoriser la constitution ou la densification d’un tissu industriel. Il suggère à cet égard le lancement de plans spéciaux de développement et une réorientation des réseaux de communication nationaux et régionaux. Cette perspective dite d’«équilibre interrégional» procède de la double hypothèse d’une multiplication par deux de la population urbaine entre 1981 et 2001 et d’une «mutation structurelle inéluctable en faveur des secteurs d’activités non agricoles». Son objectif réside dans une régulation des processus d’urbanisation et d’industrialisation de nature à fixer la population de la Tunisie intérieure. Quant à sa réalisation, elle suppose non seulement une volonté politique de nature à imposer le primat d’une optimalisation des ressources de l’ensemble du territoire sur les considérations de rentabilité immédiate, mais également une aptitude à coordonner les diverses politiques sectorielles.

2. Des origines à l’indépendance

L’Antiquité

La Tunisie actuelle, l’ouest du Maghreb, fut, durant l’Antiquité et le Moyen Âge, la porte ouverte de l’Afrique du Nord sur le monde, par où pénétrèrent les civilisations phénicienne, romaine et arabo-islamique.

Les Berbères et Carthage

Le peuplement du territoire fut important aux temps paléolithiques. Le Néolithique ne semble pas antérieur à 4 000 ans avant l’ère chrétienne. À l’aube des temps historiques, la population était formée de Berbères, groupés en tribus nomades ou sédentaires, au genre de vie néolithique.

À la fin du IIe millénaire, les Phéniciens, peuple sémite de la côte de la Syrie et du Liban, se lancèrent dans le commerce maritime en Occident. Ils créèrent une série d’escales sur la côte africaine: lieux de mouillage, comptoirs temporaires, établissements permanents enfin, dont le premier fut, semble-t-il, Utique. Les Tyriens fondèrent, selon la tradition grecque, Carthage en 814 avant J.-C. ou seulement, d’après certains archéologues, au milieu du VIIIe siècle. Après des débuts obscurs, Carthage domina au VIe siècle la vie maritime et commerciale de la Méditerranée occidentale. Des guerres l’opposèrent aux Grecs aux Ve et IVe siècles, aux Romains ensuite. Les côtes furent alors frangées d’établissements puniques, et l’aristocratie carthaginoise se tailla de beaux domaines ruraux dans le nord-est du pays, le cap Bon notamment. Les Berbères de l’intérieur furent durement traités.

Les guerres puniques qui, de 264 à 146, opposèrent Rome à Carthage, avaient pour enjeu la domination de la Méditerranée occidentale et non celle du territoire africain. Après la destruction de Carthage par Scipion Émilien en 146 avant J.-C., les Romains créèrent cependant une province d’Afrique, limitée au nord-est de la Tunisie actuelle. Pendant un siècle, jusqu’à la dictature de César, ils s’en désintéressèrent.

Carthage s’était peu préoccupée de son arrière-pays africain. Elle le marqua pourtant beaucoup et, même après sa chute, sa civilisation pénétra chez les Berbères. Au IIe siècle avant J.-C., le royaume numide de Massinissa et de ses fils s’étendit sur le Constantinois, ainsi que sur l’ouest et le sud de la future Tunisie; le punique fut sa langue de culture, les villes furent administrées, comme Carthage, par des suffètes. Baal et Tanit, assimilés à Saturne et à Junon, furent les divinités les plus populaires de l’Afrique romaine où le punique était encore parlé dans les campagnes au Ve siècle de l’ère chrétienne.

La période romaine

La conquête romaine s’acheva quand César annexa le royaume numide en 46 avant J.-C. Il décida la restauration de Carthage, sous la forme d’une colonie romaine. D’autres colonies furent créées par Auguste, mais ce ne fut que sous les Flaviens (69-96) que commença l’essor de l’Afrique romaine. Les confins sahariens furent occupés, les nomades contenus ou sédentarisés. Sous les Antonins, au IIe siècle après J.-C., on note un net développement agricole, l’extension des olivettes, le défrichement de vastes terroirs. L’Afrique fournissait à Rome une grande partie de son ravitaillement en blé. Le trait dominant de cette période est un essor urbain sans précédent. Les ruines des villes montrent l’ampleur de cette urbanisation: Sbeitla, Mactar, Dougga, El-Djem, Bulla Regia et, bien entendu, Carthage. Ces cités, souvent d’origine punique, se romanisèrent aussi juridiquement: leurs habitants reçurent la citoyenneté romaine.

L’apogée fut atteint sous les Sévères (193-235), dynastie d’origine africaine. La romanisation s’accéléra ainsi que l’extension des villes, grâce à la prospérité économique fondée surtout sur l’exportation de produits agricoles vers l’Italie.

De 235 à 285, la province d’Afrique subit, comme le reste de l’Empire, les effets de la grande crise. De Dioclétien (285-305) à l’invasion des Vandales (429), la province retrouva, dans une large mesure, paix et prospérité; les villes furent restaurées, et on ne peut vraiment parler, pour cette région, de décadence du Bas-Empire. Des problèmes religieux agitaient cependant les esprits: la persécution des chrétiens, nombreux en Afrique, puis, après la conversion de Constantin, le schisme donatiste qui fut l’occasion de graves violences.

Vandales et Byzantins: de Rome à l’Islam

Les Vandales passèrent le détroit de Gibraltar en 429; ils prirent Carthage en 439. Menés par un roi hardi et intelligent, Genséric, ils commirent les pires exactions. L’État vandale domina la Méditerranée occidentale, mais il connut une rapide décadence après la mort de Genséric en 477. Au sud et à l’ouest de l’actuelle Tunisie, des tribus de nomades ou de montagnards berbères prenaient l’offensive et menaçaient villes et campagnes. En 533, l’empereur d’Orient Justinien confia à Bélisaire une expédition de reconquête. Ce fut un franc succès: en quelques mois, l’État vandale avait disparu. L’Afrique romaine était restaurée, mais les armées byzantines devaient mener des combats incessants et jamais décisifs contre les tribus berbères qui n’hésitaient plus à s’aventurer dans le plat pays, jusqu’au cœur de la Tunisie actuelle. D’imposantes forteresses byzantines rappellent le souvenir de ces luttes. C’est une province réduite et très affaiblie que les Arabes musulmans attaquèrent en 647. Une série de victoires les amena à prendre et à détruire Carthage en 698. La latinité et le christianisme allaient lentement disparaître du pays pour lequel, huit siècles et demi après la conquête romaine, une nouvelle ère commençait.

Période arabe et domination musulmane

La conquête de l’Ifr 稜qiyya – appelée plus tard la Tunisie – par les Arabes entraîna pour ce pays des mutations considérables: avec le temps, sa population est en effet devenue arabe dans sa grande majorité; la langue arabe a été pratiquée par presque tous les habitants qui, en outre, ont adopté la religion musulmane. Ce phénomène d’arabisation et d’islamisation, assez lent au début, s’est accentué à partir du XIe siècle et a pris un caractère définitif, en dépit de la présence de maîtres berbères, turcs et plus tard français.

La conquête et ses premières conséquences

Après avoir conquis l’Égypte, les Arabes avaient lancé en 647 une expédition contre la Byzacène, qui leur montra que les Byzantins n’étaient pas invincibles. Une autre expédition, conduite en 670 par ‘Uqba ibn N fi‘, fut marquée par la fondation du camp militaire de Qayraw n (Kairouan). Il n’était pas alors question d’étendre la conquête et de créer une province, car les tribus berbères, loin de se soumettre, mirent tout en œuvre pour chasser les envahisseurs. C’est entre 695 et 698 qu’eut lieu l’occupation complète et définitive de l’Ifr 稜qiyya (prise de Carthage en 695, puis en 698); toutefois, des tribus berbères menées par une femme, la K hina, opposèrent encore pendant plusieurs années une vigoureuse résistance. Vaincues en 702, ces tribus se rallièrent, se convertirent peu à peu à l’islam et certaines d’entre elles participèrent à la conquête de l’Espagne. Cependant, d’autres tribus se montrèrent hostiles à l’arabisation et marquèrent leur opposition aux nouveaux dirigeants en adhérant à un islam hétérodoxe, le kh ridjisme. On ne saurait voir dans ces différentes prises de position un signe de l’opposition entre Berbères nomades et Berbères sédentaires. En revanche, la rupture avec le passé punico-romain est totale, et l’influence chrétienne va graduellement disparaître.

L’Ifr 稜qiyya est devenue une province de l’Empire omeyyade de Damas, placée sous l’autorité d’un gouverneur nommé par le calife et portant le titre d’émir; la capitale politique et religieuse est fixée à Kairouan. Si un certain nombre de citadins indigènes ont quitté l’Ifr 稜qiyya, volontairement ou non, ils ont été remplacés par des Orientaux arabes ou arabisés et par des Coptes.

Arabes et Berbères

L’avènement des ‘Abb ssides, en 750, à la place des Omeyyades, n’a apporté dans l’immédiat que peu de changements politiques; la vie économique s’est développée grâce aux échanges avec l’Orient, et les villes – Kairouan, Tunis, Sousse – ont connu un essor notable.

En 800, le calife H r n al-Rach 稜d a délégué ses pouvoirs en Ifr 稜qiyya à l’émir Ibr h 稜m ibn Al-Aghlab qui fonde une dynastie autonome. Celle-ci, qui a gouverné pendant un siècle, a réussi à maintenir un équilibre entre les milices arabes et les populations indigènes et a contribué au développement économique, social et religieux de l’Ifr 稜qiyya; elle a marqué son époque par la construction de la grande mosquée de Kairouan et de mosquées à Tunis, Sousse, Sfax, les remparts et les ribats de Sousse et de Monastir, de nombreux travaux d’adduction d’eau et la fondation de la ville de Raqqada. En outre, les Aghlabides entreprirent la conquête de la Sicile. Mais la fiscalité excessive et le despotisme des derniers émirs ont entraîné des révoltes parmi certaines tribus berbères qui ont alors appuyé l’action de musulmans hétérodoxes venus d’Orient: les F レimides shi‘ 稜tes.

Au début du Xe siècle en effet, la propagande des shi‘ 稜tes (adversaires du calife de Bagdad) atteignit l’Ifr 稜qiyya; avec l’aide des Berbères Qut ma, leur chef ‘Ubayd All h (qui se prétendait descendant de la fille du Prophète, F レima) renversa les Aghlabides et fonda la dynastie des F レimides dont il se proclama le calife (906). Les F レimides furent d’abord accueillis avec faveur, mais bientôt, en raison de leur intransigeance religieuse et de leurs excès en matière fiscale, ils ne purent implanter le shi‘ 稜sme en Ifr 稜qiyya et virent même se tourner contre eux une partie de la population, notamment les Berbères du centre et du sud du pays. Cependant, ils ont été les artisans d’un grand essor économique, et ils ont fondé les villes de Mahdiya et de Sabra Mansouriya. Mais l’Ifr 稜qiyya n’était qu’une étape pour les F レimides, et, lorsqu’ils eurent conquis l’Égypte et s’installèrent au Caire (973), ils confièrent le gouvernement de l’Ifr 稜qiyya à l’un de leurs fidèles, le Berbère Bologgin ibn Z 稜ri, qui fonda la dynastie z 稜ride.

Jusqu’au milieu du XIe siècle, le pays a connu la prospérité en même temps qu’une large autonomie qui a conduit l’émir z 稜ride à rompre avec son suzerain f レimide ; celui-ci, en représailles, lâcha sur l’Ifr 稜qiyya la tribu des Ban Hil l (1051-1052): c’est la seconde invasion arabe importante, qui a modifié les structures et l’économie de l’Ifr 稜qiyya; en effet, les tribus hil liennes dévastèrent le sud et le centre du pays, pillèrent les villes, détruisirent les installations hydrauliques: des régions jusqu’alors fertiles, parce qu’irriguées, retournèrent à la steppe ou au désert, les populations sédentaires des plaines cherchèrent refuge dans les zones montagneuses ou dans les villes fortifiées. Tandis que dans les plaines l’élevage se substituait à l’agriculture (sauf dans le Nord), les villes de la côte orientale se renforcèrent et devinrent indépendantes; en même temps, l’arabisation fit de grands progrès et le christianisme disparut presque complètement.

Au XIIe siècle, les Normands, qui avaient déjà conquis la Sicile, occupèrent quelques années (1148-1160) la côte orientale de la Tunisie, de Sousse à Gabès. Ils furent chassés par les Almohades, dynastie berbère marocaine qui contrôlait tout le Maghreb. Les Almohades ayant dû ensuite faire face à de nombreuses révoltes des Arabes hil liens, ils confièrent le gouvernorat de l’Ifr 稜qiyya à ‘Abd al-W hid ibn ネaf ル, dont le fils, Ab Zak r 稜ya’, se sépara des Almohades en 1228, fonda la dynastie ムaf ルide qui dura plus de trois siècles; les ネaf ルides établirent leur capitale à Tunis qu’ils contribuèrent à embellir et qui devint un centre commercial méditerranéen puissant. Sous les ネaf ルides, l’Ifr 稜qiyya connut un net renouveau, malgré les attaques des chrétiens (Saint Louis 1270, Aragonais 1284-1335, Franco-Génois 1390). Ce renouveau est dû aussi à l’arrivée de musulmans (les Andalous) et de juifs chassés d’Espagne qui apportèrent de nouvelles techniques agricoles et artisanales; c’est à cette époque que s’établirent à Tunis les premières colonies marchandes européennes. Le renouveau culturel a été marqué par le nom du grand historien Ibn Khald n, le renouveau religieux par l’apparition du maraboutisme et le renouveau architectural par la construction de nombreux édifices, surtout à Tunis. Mais, à la fin du XVe siècle, la dynastie ムaf ルide commença à décliner et à subir les attaques des Espagnols. L’arrivée de ceux-ci, puis des Turcs marque la fin du Moyen Âge pour l’Ifr 稜qiyya.

La période turque

À partir du début du XVIe siècle, la Tunisie participe de plus en plus à la politique méditerranéenne, du fait qu’elle est devenue d’abord un des enjeux de la rivalité qui oppose Espagnols et Turcs au Maghreb, ensuite parce que le commerce européen en a fait un de ses lieux d’échange, enfin parce qu’au XIXe siècle elle a été l’objet des ambitions française, anglaise et italienne.

Durant cette période, la Tunisie – qui porte ce nom depuis que Tunis est devenue sa capitale – a été soumise à des influences étrangères, et ses chefs ou ses souverains ne sont pas des Arabes; mais elle n’en conserve pas moins son caractère de pays arabe et musulman, tout en n’étant, après 1574, pour le sultan de Constantinople, qu’une province de son Empire.

Au début du XVIe siècle, les corsaires ottomans ont montré une grande activité en Méditerranée occidentale et surtout sur les côtes du Maghreb. L’un d’eux, Khayr al-Din, s’est emparé en 1534 de Bizerte, puis de La Goulette et de Tunis, enfin des ports de la côte orientale. Le ネaf ルide M l y ネasan ayant appelé les Espagnols à son secours, la Tunisie a été l’objet de luttes entre Espagnols et Turcs qui, à tour de rôle, ont pris et perdu les principales villes du pays. Finalement, après la prise de Tunis en 1574 par les Turcs, la Tunisie est devenue une province ottomane; une administration turque a été mise en place, avec un pacha-gouverneur, représentant le sultan et un conseil de gouvernement, ou d 稜w n (divan), formé par les officiers de la milice turque.

En 1590, ce régime est renversé et les officiers du Divan sont remplacés par les chefs de la marine qui mettent à leur tête l’un d’eux avec le titre de dey , tandis que le pacha n’a plus qu’un rôle honorifique. Durant une soixantaine d’années, le pays est assez calme et prospère, grâce à la course, qui connaît son âge d’or, et à l’arrivée de nouveaux Andalous; par ailleurs, le commerce est actif grâce à la communauté juive et aux marchands européens, marseillais surtout. De nombreux renégats (chrétiens convertis à l’islam) participent à l’activité tunisoise et certains d’entre eux sont parvenus à de hautes fonctions, y compris celle de dey.

Cependant les chefs de l’armée (les beys ) prennent de plus en plus d’importance; en 1659, l’un de ces beys, ネamm da ben Mur d, s’empare du pouvoir et crée un régime héréditaire qui gouverne jusqu’à la fin du siècle. Mais des querelles intestines affaiblissent les Mouradides et finalement en 1702 le commandant de la cavalerie, Ibrah 稜m Al-Shar 稜f, prend le pouvoir, mais doit le laisser dès 1705 à ネusayn ibn ‘Al 稜 qui instaure le régime monarchique et fonde la dynastie husséinite qui a gouverné la Tunisie jusqu’en 1957. ネusayn et ses successeurs ont toujours reconnu la suzeraineté du sultan de Constantinople pour qui le Husséinite n’est que le gouverneur de la «province de Tunis».

Pendant presque tout le XVIIIe siècle, le nouveau régime a été en proie à des luttes intestines auxquelles se sont ajoutés des soulèvements de tribus et des guerres fréquentes avec Alger. De plus, la course et la piraterie sont sévèrement combattues par les puissances européennes, qui entretiennent cependant de bonnes relations, surtout commerciales, avec les Tunisiens: la France, nation privilégiée, possède même un comptoir sur la côte nord, au cap Nègre. Pour essayer de réduire le rôle de la milice turque, le bey ネamm da (1792-1814) s’efforce de recruter le personnel administratif et militaire parmi les kouloughlis (fils de Turcs et de femmes indigènes) et les mamelouks (anciens esclaves d’origine orientale). Deux révoltes de la milice turque, en 1811 et en 1816, aboutirent finalement à réduire l’importance et l’influence de celle-ci. Le nouveau régime, inauguré par Mahm d bey (1814-1824), ne devait pas amener de profondes modifications en Tunisie: en fait, ce sont les puissances européennes qui désormais tirent les ficelles de la politique tunisienne.

L’intervention de l’Europe

Les années difficiles (1815-1860)

Au début du XIXe siècle, la Régence de Tunis conservait encore la plupart des institutions que les Turcs avaient mis en place après l’expulsion des Espagnols. Le pays était gouverné à la turque par une poignée de mamelouks, des esclaves affranchis à qui revenaient les principales charges de l’État.

Mais le bey était devenu un véritable souverain. Ses liens de vassalité à l’égard de la Porte se réduisaient à quelques survivances: le titre de pacha qui lui était octroyé lors de son avènement, la frappe de la monnaie et la récitation de la prière au nom du sultan. Dans le pays, l’autorité du bey s’exerçait sans partage. Il s’en déchargeait souvent sur un de ses familiers, promu au rôle de grand vizir. C’était d’ordinaire le sahib et-t ba’ , ou garde des sceaux; plus tard, ce fut le khaznadar , ou trésorier. Le système maintenait à l’écart la bourgeoisie locale, reléguée dans des fonctions judiciaires ou religieuses. Les dernières manifestations d’indépendance des janissaires étaient brisées en 1816. Depuis, l’armée se réduisait à 5 000 hommes, auxquels s’ajoutaient en cas de besoin les contingents des tribus de service.

L’administration locale était confiée à des caïds chargés de maintenir l’ordre et de percevoir les impôts. Dans les régions peuplées de sédentaires, comme la vallée de la Medjerda, le cap Bon ou le Sahel, où l’autorité du bey n’était pas discutée, les caïds avaient tendance à pressurer leurs administrés. Mais les tribus de la steppe étaient d’humeur plus indépendante. Deux fois par an, l’héritier du trône, ou bey du camp, parcourait le pays à la tête d’une méhalla , autant pour impressionner les nomades par le déploiement de son appareil militaire que pour assurer la rentrée des impôts.

Hamouda pacha [ ネamm da B cha] avait légué à ses successeurs un pays prospère et relativement bien administré. Mais, à partir de 1815, commencèrent les années difficiles. La révolution de palais qui avait éliminé le bey Othman, frère et successeur de Hamouda, à la fin de 1814, ramenait au pouvoir la branche aînée de la dynastie, Mahmoud [Ma ムm d] et son fils Hussein [ ネusayn]. Les conseillers de Hamouda furent écartés au profit d’une nouvelle équipe aussi avide que médiocre.

Les ressources financières ne tardèrent pas à diminuer. L’interdiction de la course en Méditerranée, imposée par la France et l’Angleterre priva le bey d’une partie de ses revenus, paiement de tributs, revente des prises et des esclaves. Le cours des huiles baissait, les grains subissaient la concurrence de ceux d’Odessa; l’artisanat tunisien luttait difficilement contre les produits manufacturés européens. Le déséquilibre des échanges était encore aggravé par des dépenses somptuaires de la cour. Aussi le bey fut-il amené à accroître sa pression fiscale sur une population décimée par la peste.

Aux difficultés économiques s’ajoutent, à partir de 1830, les problèmes posés par l’installation des Français en Algérie, la reconquête de Tripoli par les Turcs en 1835, qui faisaient peser sur la Régence de redoutables menaces. Tunis pouvait craindre le même sort que ses voisins et le bey se rendait compte qu’il n’avait pas les moyens de résister à une invasion française ou à l’intervention d’une escadre ottomane. Ahmed bey [A ムmad bey] (1837-1855) s’efforça de moderniser son armée, sans s’inquiéter de l’état de ses finances. Il fit appel à la France dont la protection devait décourager le sultan de toute velléité offensive. Mais, à la longue, la Régence finissait par devenir une principauté à demi-vassale de la France, un État tampon couvrant les frontières orientales de l’Algérie.

L’effondrement de la Régence

Avec Mohammed bey [Mu ムammad Bey] et Mohammed es-Sadok [Mu ムammad-as-Sadeq], la Tunisie parut s’engager sur la voie des réformes. Le favori du bey Ahmed, Mustapha Khaznadar [Mu ルレaf Khaznadar], un mamelouk d’origine grecque dont il avait fait son Premier ministre, avait réussi à se maintenir au pouvoir. Sous la pression des consuls de France et d’Angleterre, il persuada le bey Mohammed de moderniser les institutions du pays. En septembre 1857, un pacte fondamental inspiré de la charte ottomane de 1839 établit l’égalité de tous les Tunisiens devant la loi, sans distinction de religion. La mise en vigueur de la Constitution de 1861 qui instituait un grand conseil de notables paraissait le gage de transformations durables.

Mais l’expérience, menée sans conviction, fut rapidement abandonnée. Elle avait permis au khaznadar d’assurer sa situation à la faveur d’un changement de règne. Fort de l’ascendant qu’il exerçait sur Mohammed es-Sadok, il entreprit de mettre les finances en coupe réglée. Sous couleur de renforcer l’armée et de moderniser le pays, il s’engagea dans une politique de dépenses somptuaires de compte à demi avec une poignée d’aigrefins israélites. Deux emprunts furent souscrits à Paris en 1863 et 1865 avec le concours d’un aventurier de Francfort, Emile Erlanger, et leur produit dilapidé en commandes extravagantes (canons «rayés en dehors») dont les contrats étaient destinés à justifier les bakchichs que se partageaient le ministre et ses fournisseurs. Le pays était ruiné. L’accroissement des impôts avait provoqué une insurrection générale en 1864 qui faillit emporter la dynastie. La révolte vaincue, sédentaires et nomades furent écrasés d’amendes et de contributions.

L’échec d’un troisième emprunt en mai 1867 conduisit à la banqueroute. La France décida alors d’intervenir. Après s’être entendue avec l’Angleterre et l’Italie, elle imposa au bey la réorganisation de ses finances (juill. 1869). Une commission internationale animée par l’inspecteur Villet procéda à l’unification et à la réduction des créances; le bey, en contrepartie, dut abandonner la moitié de ses revenus. Le contrôle international consacrait ainsi la mise en tutelle de la Régence. Mais la présence d’un de ses fonctionnaires au sein de la commission soulignait la prépondérance de la France. Grâce à l’autorité du «bey Villet», elle put garder à la cour du Bardo, après 1870, un crédit qu’elle n’aurait sans doute pu conserver à la suite de ses défaites continentales.

L’effacement temporaire de la France permit à l’Angleterre d’étendre son influence; mais, peu à peu, les Français réussirent à rétablir leurs positions. En juillet 1878, les plénipotentiaires français au congrès de Berlin se virent offrir la Régence par Salisbury et Bismarck comme une part de dépouilles dans le dépècement de l’Empire ottoman. Mais, si la France avait ainsi «carte blanche», il lui fallut près de trois ans d’hésitations avant de lancer comme à regret l’expédition qui imposait au bey le traité de protectorat. À Paris, on espérait que le bey se laisserait convaincre de traiter à l’amiable. Les années se passèrent en atermoiements, tandis que se développait une rivalité de plus en plus vive avec l’Italie.

À Tunis, le heurt des ambitions françaises et italiennes prenait les allures d’un duel acharné entre deux consuls de combat, Roustan et Macció, qui se livraient une guerre au couteau pour la chasse aux concessions. Roustan avait pour lui le favori du bey, Mustapha ben Ismaïl [Mu ルレaf ibn Ism ‘il], un mignon qui exerçait un empire absolu sur l’esprit affaibli de son maître. La lutte tourna d’abord à son avantage. Mais, à la fin de 1880, Mustapha passa dans le camp italien et, dès lors, Macció parut triompher. Lentement, mais sûrement, la situation se dégradait. Au printemps de 1881, Jules Ferry se décida enfin à intervenir.

Un incident de frontières, l’affaire des Khroumirs, fournit le prétexte de l’expédition. Après une marche de trois semaines, le général Bréard arriva sans combat aux portes de Tunis. Roustan imposa alors au bey un traité de protectorat, signé au palais du Bardo, le 12 mai 1881. Une nouvelle campagne fut cependant nécessaire à l’automne, pour venir à bout d’un soulèvement de tribus. En juin 1883, le traité du Bardo fut complété par la convention de la Marsa et le protectorat organisé par le résident Paul Cambon.

Le protectorat français

Le soin de défendre et de représenter le pays revenait désormais à la France. L’absolutisme du bey n’était qu’une fiction commode derrière laquelle s’abritait la réalité du pouvoir résidentiel. La France s’était gardée de modifier une succession par rang d’âge qui vouait tous les souverains à la sénilité. Mal préparés aux affaires de l’État, ils se bornaient à signer sans discuter les décrets que leur soumettaient les ministres.

L’effacement du bey consacrait la toute-puissance du résident général, à la fois ministre des Affaires étrangères et président du Conseil des ministres. Tous les services du protectorat relevaient de son autorité. À côté de l’administration traditionnelle, réduite à deux départements, des services nouveaux furent confiés à des fonctionnaires français. Sur le plan local, la hiérarchie des agents du bey, caïds, khalifas et cheikhs, ne fut pas modifiée. Mais leur nombre fut réduit et leur administration placée sous la surveillance de contrôleurs civils français.

Dans le régime, aucune place n’avait été faite aux institutions représentatives. Sous la pression de la colonie, les successeurs de Cambon furent amenés à créer une conférence consultative, d’abord exclusivement composée de Français. Une section tunisienne, formée de notables désignés par le gouvernement, y fut adjointe en 1907. En même temps, la compétence de l’assemblée était élargie, l’examen du budget figurant désormais dans ses attributions.

La justice avait été réformée, un enseignement de type français progressivement introduit. Le budget retrouvait son équilibre grâce à une saine gestion. L’équipement sanitaire fut une œuvre de plus longue haleine; les villes furent assainies, des hôpitaux installés; des campagnes de vaccination vinrent à bout du choléra et du typhus. La création de ports et de voies ferrées stimulait la mise en valeur du pays. À l’essor de l’agriculture répondaient les progrès de l’industrie extractive (phosphates et fer essentiellement). Tranquille et prospère, la Tunisie était citée en modèle par l’administration française. Les autorités se félicitaient de leurs relations avec la population musulmane. Le seul problème était la présence d’une colonie italienne trop nombreuse pour pouvoir être assimilée (88 000 en 1911, en regard de 48 000 Français, les musulmans étant 1,7 million) et dotée de privilèges imprudemment accordés par les conventions de 1896.

Mais une génération nouvelle arrivait à l’âge d’homme qui n’avait pas connu les vices de l’ancienne administration beylicale. Certains commençaient à s’impatienter d’une tutelle qui laissait aux Tunisiens si peu de responsabilités dans les affaires de leur pays. L’opposition se manifesta en 1911, à la faveur de l’émotion provoquée par la guerre italo-turque. Le 7 novembre, Tunis connut une journée d’émeute (affaire du Djellaz). L’agitation ayant repris, le résident Alapetite fit expulser quelques meneurs. Avec la fin du conflit italo-turc, le calme revint dans la capitale, mais l’événement avait démontré qu’il était facile de mobiliser les foules derrière des mots d’ordre nationalistes ou religieux.

L’après-guerre fut marqué par un renouveau d’agitation. Les nationalistes réclamaient une constitution (en arabe: destour ). Le résident Lucien Saint réussit à les diviser en promulguant un train de réformes: création d’assemblées régionales, transformation de la Conférence consultative en Grand Conseil (juillet 1922). L’agitation se prolongea sporadiquement jusqu’en 1925.

Avec le retour au calme, les questions politiques cédèrent le pas aux préoccupations économiques. La hausse des prix stimulait la production. Au prix d’un gros effort d’équipement, les colons français firent accomplir des progrès décisifs à la culture des céréales. La production minière n’était pas en reste: pour le fer comme pour les phosphates, la Tunisie battait tous ses records de l’avant-guerre.

Mais la crise atteignait le pays. Le marasme des affaires et l’extension du chômage engendrèrent un malaise qui favorisa la reprise de l’agitation politique. Le Destour se réveillait sous l’impulsion d’éléments plus jeunes qui cherchaient à l’entraîner à nouveau au combat. Ayant rompu avec la direction du parti, Habib Bourguiba décida de lancer une formation rivale, bientôt connue sous le nom de Néo-Destour, qui s’ouvrit largement aux éléments populaires.

Bourguiba se lança incontinent dans une campagne d’agitation qui lui valut bientôt une assignation à résidence dans le Sud (sept. 1934). Le succès du Front populaire en France se traduisit par des mesures de clémence qui laissèrent espérer au Destour une transformation du régime. Bientôt déçu, Bourguiba déclencha une nouvelle campagne qui aboutit à une journée d’émeute dans la capitale (9 avr. 1938). La répression fut sévère. Le Néo-Destour fut dissous et ses principaux chefs incarcérés. Mais le pays ne réagit pas et le calme revint sans que l’autorité eût autrement à sévir.

Les vicissitudes de la guerre allaient faire de la Tunisie un champ de bataille imprévu. Le débarquement anglo-américain de novembre 1942 provoqua en effet la riposte des forces de l’Axe. Tunis et Bizerte étaient rapidement occupées et, à la fin de l’automne, le front se stabilisait entre Gafsa et le cap Serrat. En janvier, l’Afrikakorps, serré de près par la VIIIe armée britannique, se repliait dans le Sud tunisien. Les manœuvres de Rommel ne purent triompher de la supériorité matérielle de ses adversaires. En mai 1943, le front germano-italien était enfoncé et les forces de l’Axe acculées à une capitulation sans condition.

La victoire alliée ouvrait l’heure des règlements de comptes. Des poursuites furent engagées contre les destouriens qui s’étaient compromis avec l’Allemagne. Le bey Moncef paya de sa destitution ses manifestations d’indépendance à l’égard de la France. Il fut remplacé par son cousin Lamine. Quant aux Italiens, leur sort fut réglé par une ordonnance de juin 1944 qui abolissait les privilèges dont ils jouissaient en vertu des conventions de 1896.

L’indépendance

Les années d’après-guerre furent avant tout celles de la reconstruction. L’effacement du Néo-Destour, l’exil volontaire de Bourguiba en mai 1945 permirent à la trêve politique de se prolonger. Mais les nationalistes conservaient leur influence et, dès son retour, en septembre 1949, Bourguiba retrouvait son autorité et sa popularité. Le programme qu’il présentait en avril 1950 visait à restituer aux Tunisiens la gestion de leurs propres affaires; mais il fut déçu par les propositions françaises. Au début de 1952, il engagea à nouveau le fer lorsque la démission d’un résident libéral, Louis Périllier, parut fermer la voie des négociations.

Une nouvelle épreuve de force commençait. Le résident Jean de Hauteclocque ordonna l’arrestation des animateurs du Destour, tandis que la troupe était chargée du maintien de l’ordre. Cependant, après des mois de marchandages, le gouvernement français finissait par trouver une transaction qui obtenait l’agrément du bey et d’un parti de notables. Mais le Destour persistait dans son opposition. En ville, le terrorisme s’installait; dans le bled, quelques bandes de fellagha commençaient de battre la campagne. Visiblement la situation se détériorait, tandis qu’à Paris, sous le coup des événements d’Indochine, le gouvernement et l’opinion s’abandonnaient au découragement. C’est alors que la démission du cabinet Laniel, conséquence de la chute de Diên Biên Phu, amenait Pierre Mendès France au pouvoir, le 18 juin 1954.

Dès lors, les événements allaient se précipiter. Après de discrets pourparlers avec Bourguiba, Mendès France fit le voyage de Tunis pour annoncer au bey l’intention de son gouvernement d’accorder à la Régence une autonomie sans restriction (discours de Carthage, 31 juillet 1954). L’essentiel était dit, mais il restait encore à négocier. Les accords qui furent signés en juin 1955 devinrent caducs avant même d’avoir été appliqués. Le Maroc ayant obtenu son indépendance par les accords de la Celle-Saint-Cloud, la Tunisie pouvait prétendre, elle aussi, à son émancipation. Le protocole du 20 mars 1956 abolissant le traité du Bardo reconnaissait l’indépendance totale du royaume de Tunis. Un an plus tard, le bey Lamine était déposé et une république proclamée, dont la présidence revint aussitôt à Bourguiba.

3. La Tunisie indépendante

Bourguiba et le nouvel État tunisien

La monopolisation du pouvoir par le Néo-Destour

Président du parti qui avait dirigé le Mouvement national, Habib Bourguiba n’apparaissait pas, à l’aube de l’indépendance, comme un leader incontesté, conforme en tous points à la stature conférée par la suite au «combattant suprême» par l’imagerie officielle. Le Néo-Destour constituait alors la principale force politique du pays mais non la seule. Il lui fallait compter avec la longévité du «vieux» Destour, la présence du Parti communiste, l’hostilité des maîtres et étudiants de la mosquée-université de la Zitouna, l’assise de la monarchie beylicale et le poids de son propre allié, l’Union générale des travailleurs tunisiens (U.G.T.T.). Au demeurant, le Néo-Destour lui-même ne témoignait pas d’une cohésion à toute épreuve. La signature des conventions franco-tunisiennes d’autonomie interne en juin 1955 devait donner libre cours à l’expression de divergences stratégiques, de conflits idéologiques et de rivalités personnelles au sein du groupe dirigeant. Elle a été l’occasion d’une crise faisant peser sur le pays la menace d’une guerre civile opposant les partisans d’Habib Bourguiba à ceux de Salah ben Youssef, secrétaire général du Néo-Destour.

La crise dite «yousséfiste» n’était pas réductible à sa cause immédiate: les conventions d’autonomie interne, dénoncées par ben Youssef comme «un pas en arrière par rapport au traité du Bardo». Elle ne se résumait pas non plus en une partie de bras de fer entre deux prétendants au pouvoir. Elle mettait en lumière des clivages culturels, sociaux et régionaux plus ou moins masqués jusque-là par les impératifs de la lutte pour l’indépendance. Salah ben Youssef maniait des thèmes sollicitant le potentiel «identitaire» arabe et islamique, tandis que Habib Bourguiba investissait le terrain du modernisme et des idéaux de progrès et de justice sociale. Le président du Néo-Destour recevait le soutien de la direction de l’U.G.T.T., structure d’encadrement des nouvelles classes et catégories sociales (prolétariat, fonctionnaires, enseignants). Le secrétaire général du parti, quant à lui, bénéficiait de l’appui des grands propriétaires fonciers de l’Union générale de l’agriculture tunisienne, en butte aux revendications de l’U.G.T.T. sur le statut des ouvriers agricoles, et de catégories liées à l’ancien mode d’organisation de la société: milieux zitouniens, artisans et commerçants traditionnels de la Médina de Tunis... Bourguiba, enfant de Monastir, issu de la petite bourgeoisie sahélienne, rencontrait, d’une manière générale, un écho favorable auprès de la Tunisie du littoral, chez les sociétés villageoises du Sahel, du cap Bon et de la basse vallée de la Medjerda. Ben Youssef, fils d’une famille commerçante de Jerba, pouvait compter sur la solidarité de la communauté jerbienne et ralliait une partie de la Tunisie intérieure, celle de la steppe et du Sud, bastion de la lutte armée des fellagha et berceau des insurrections de 1864 et de 1881.

Malgré son influence dans le parti, sa réelle audience dans le pays, la complaisance de la cour beylicale, la connivence du vieux Destour et le soutien de plusieurs groupes de fellagha refusant de déposer les armes, ben Youssef devait perdre la partie. Bourguiba, au nom de la lutte contre «la subversion yousséfiste», renforça son contrôle sur l’appareil d’État et sa pression sur le bey, non sans recourir au besoin à l’intimidation avec notamment l’intervention des milices destouriennes. Par ailleurs, le président du Néo-Destour joua du danger yousséfiste auprès de la France pour accélérer le processus d’accession à l’indépendance et, du même coup, priver ben Youssef de l’argument initial de son combat (l’autonomie interne comme support d’une «communauté franco-tunisienne»). Plus encore, se posant et s’imposant comme leader du parti de l’ordre, Bourguiba obtint l’intervention des forces de sécurité françaises contre les yousséfistes. En janvier 1956, ben Youssef quittait clandestinement la Tunisie pour poursuivre, depuis Le Caire, son combat politique contre le régime bourguibien, jusqu’à son assassinat en août 1961 à Francfort.

Le congrès du Néo-Destour tenu à Sfax en novembre 1955 – en l’absence de ben Youssef – a constitué un tournant décisif de l’épreuve de force. Il a légitimé le leadership bourguibien sur le parti, scellé l’alliance entre Bourguiba et la direction de l’U.G.T.T. et affirmé la vocation du Néo-Destour à prendre en main les destinées du pays. À l’issue de sa session, le congrès se prononçait notamment en faveur de l’élection d’une Assemblée constituante. Le bey se pliait aux injonctions du Néo-Destour, le 29 décembre. Le mode de scrutin retenu (scrutin de liste majoritaire à un tour sans panachage) enlevait toute chance aux rivaux du Néo-Destour d’emporter des sièges et contraignait les éléments qui ne lui étaient pas hostiles à faire bloc avec lui. De fait, aux élections du 23 mars 1956, le parti et ses alliés (au premier rang desquels l’U.G.T.T.), regroupés au sein d’un «Front national», enlevèrent la totalité des sièges à pourvoir.

Les yousséfistes, contraints à la clandestinité, et le vieux Destour ne participèrent pas aux élections. Seul le Parti communiste et une liste d’indépendants disputèrent, pour le principe, les suffrages au Front national. Cependant, de fortes abstentions à Tunis et Jerba nuancèrent le succès du Front en manifestant l’existence d’une forte opposition yousséfiste condamnée au silence.

Le Front national, bien que dominé par le Néo-Destour, présentait un caractère hétérogène. Son principal ciment, outre le poids de la personnalité de Bourguiba, était l’opposition au yousséfisme, que ce fût par désaccord idéologique ou politique, opposition régionaliste, aversion personnelle ou refus du désordre. Les partisans avoués d’un régime constitutionnel libéral y côtoyaient les tenants d’une «démocratie» tutélaire. Les «fondamentalistes», préoccupés de la promotion de la personnalité arabo-musulmane de la Tunisie, y cohabitaient avec les «réformistes», enclins à promouvoir le bilinguisme et une sécularisation de la vie sociale et politique. Les avocats d’une transformation économique et sociale du pays axée sur la planification et la réforme des structures agraires par la coopération y faisaient face aux défenseurs du primat de l’édification étatique. Le dernier de ces différents clivages était le plus manifeste et le plus déterminant dans la mesure où il était entretenu par le principal allié du Néo-Destour, l’U.G.T.T.

Pour contenir les forces centrifuges, la direction du Néo-Destour s’est employée à dépouiller progressivement le bey de toutes ses prérogatives au profit du gouvernement, dirigé par Habib Bourguiba, et ce au nom de l’Assemblée, représentante de la volonté populaire, mais sans reconnaître à celle-ci d’autres compétences que consultatives. L’Assemblée n’a jamais fait qu’appuyer les initiatives gouvernementales, en dépit de ses discussions internes. En proclamant solennellement la République et en conférant à Habib Bourguiba la charge de président de la République, le 25 juillet 1957, l’Assemblée nationale constituante devait prendre sa première et dernière décision. Désormais, le gouvernement n’avait plus à la solliciter dans le domaine de la politique intérieure. Il ne restait plus à la Constituante qu’à adopter une constitution. Elle devait se borner à entériner un projet conçu en fonction des caractéristiques du système mis en place à partir de juillet 1957: concentration du pouvoir d’État entre les mains du président de la République, mais aussi concentration de l’autorité au sein du Néo-Destour et confusion du parti et de l’État.

Sans doute, la Constitution du 1er juin 1959, instaurant un régime présidentialiste tout en se réclamant de la séparation des pouvoirs, ne faisait-elle en aucune façon mention du Néo-Destour. Mais elle avait pour arrière-plan l’imbrication de celui-ci avec l’État. La réorganisation des structures du Néo-Destour en fonction de celles de l’État avait pour effets de limiter les possibilités de cristallisation de fractions à l’intérieur du parti et de transformer celui-ci d’émanation de la société en un appendice de l’État.

Outre le monopole politique du Destour, la République se caractérisait par sa «constitutionnalité»: un régime constitutionnel doté de procédures juridiques très élaborées mais dont la rationalité et le caractère contraignant n’excluent pas la fiction. L’une des manifestations les plus révélatrices de ce formalisme et de ses limites était fournie par l’assise juridique du monopole du Néo-Destour. La Constitution de 1959 ne faisait en aucune façon mention de son statut privilégié. Elle se bornait à proclamer la garantie et l’exercice de la liberté d’association dans les conditions définies par la loi. Or celle-ci (loi du 7 novembre 1959) reconnaissait, avec effet rétroactif, au ministre de l’Intérieur «toute latitude» pour accorder ou refuser le visa indispensable à la constitution d’une association. Après l’interdiction du Parti communiste en 1963, la Tunisie a été gouvernée durant près de vingt ans sans opposition légalement reconnue.

Modernisation et traditionalisation de l’État

L’État-parti a submergé la société en élargissant au maximum son contrôle sur les individus et les groupes. Il a quadrillé le pays suivant un nouveau découpage subordonnant les instances administratives régionales et locales au centre politique et transcendant les solidarités communautaires. Il a, par ailleurs, procédé à une refonte et à une unification de l’appareil judiciaire au prix d’une suppression des tribunaux chargés de l’application des dispositions de la loi islamique relatives au statut des personnes. Il a simultanément promulgué un Code du statut personnel (août 1956) tendant à déstabiliser la famille patriarcale et à lui substituer la famille conjugale. Enfin, il a réorganisé le système scolaire suivant des modalités visant à l’inculcation de nouveaux modèles de comportement en rupture avec ceux qui étaient transmis par la famille et la société traditionnelles. L’université de la mosquée de la Zitouna, fondée en 840, pièce maîtresse de l’ancienne organisation sociale, a été démantelée et ravalée au rang d’une simple faculté de théologie au sein d’une nouvelle Université tunisienne reproduisant les caractéristiques du modèle français. De même, l’enseignement primaire et secondaire a été conçu dans une perspective de scolarisation de masse inspirée du système français.

Agent de dissolution et de recomposition du tissu social, l’État s’est imposé également comme instance d’accumulation du capital. Le capitalisme d’État ne constituait pas seulement l’aspect «économique» de l’intervention étatique. La planification, la coopération dans les secteurs agricole et commercial, leur impact sur l’organisation administrative et les thèmes qu’il véhiculait (bataille contre le sous-développement, croissance économique, progrès social, indépendance nationale) ont représenté les instruments privilégiés d’une tentative de remodelage des structures sociales. Durant la phase la plus intensive du réformisme étatique, la décennie de 1960, aucune institution sociale, qu’elle fût religieuse, culturelle, économique ou corporative, n’a échappé au contrôle direct de l’État-parti, la société étant réduite aux dimensions d’un réceptacle des impulsions étatiques. Cette prétention à l’encadrement autoritaire d’une dynamique de changement résume les contradictions d’un projet dont la mise en œuvre jouait à l’encontre de ses objectifs: la promotion de l’autonomie et de la responsabilité du citoyen.

L’histoire tumultueuse des relations entre l’État-parti et la centrale syndicale, l’U.G.T.T., est particulièrement révélatrice de cette inadéquation des modalités du contrôle politique à un transfert des allégeances sur des structures modernes d’intégration, canaux de la citoyenneté. Certes, celles-ci se sont développées, mais, faute d’autonomie, elles n’ont pas été à même de se dégager de la trame de liens et solidarités de type primaire.

Disjointes d’un mouvement général d’émancipation du citoyen, l’amorce d’émancipation féminine et les mutations de la structure familiale n’ont pas été assumées par la société et, partant, ont renforcé la prégnance des représentations et comportements inhérents au modèle de la famille patriarcale.

Dans le même temps où elle était censée inculquer les valeurs de la citoyenneté, l’école a rempli, dans des matières telles que l’histoire et l’instruction civique et religieuse, une fonction d’endoctrinement et d’assujettissement au parti. Cette dualité, déterminée par la confusion de l’État et du parti, a produit des représentations de l’ordre social et politique s’organisant en une mosaïque et non en un système cohérent propice à une intégration de la jeunesse.

Pas plus qu’il n’a permis la neutralisation des particularismes, le réformisme autoritaire n’est parvenu à imposer une réelle sécularisation de la vie sociale et politique. Loin de dissocier le politique du religieux, l’élite dirigeante a joué de leur confusion à des fins plus politiques que religieuses. La mise en tutelle de la société s’est traduite par une tentative d’étatisation de l’islam, qu’il s’agisse de l’appareil, de la Loi ou de l’éthique. Dans ces trois aspects, le rapport de l’État à l’islam a revêtu un caractère contradictoire. Pour relativiser la portée sociale et politique de l’islam, l’État a prétendu s’approprier le religieux. Mais, loin de le neutraliser et de le cantonner dans une sphère spécifique, il l’a sollicité et lui a reconnu une dimension politique, pour bénéficier de l’audience de ses symboles. C’est dire sa dépendance à l’égard de l’islam et les limites de son aptitude à réorienter l’éthique collective.

Durant les premières années de l’indépendance, à la faveur de la prise de contrôle de l’appareil religieux, le gouvernement a tenté de promouvoir de nouvelles attitudes en matière d’observance des obligations islamiques: pèlerinage, célébration des fêtes, jeûne du ramadan... Ainsi, dans un célèbre discours prononcé le 5 février 1960, le président Bourguiba n’avait pas hésité à demander aux Tunisiens de travailler normalement pendant le mois de ramadan et à les inviter, en cas de maladie ou de «défaillance», à rompre le jeûne plutôt que de cesser le travail. Joignant le geste à la parole, il avait illustré son propos en buvant publiquement en période de jeûne. Ces audaces ont fait place, par la suite, à une tout autre ligne de conduite, dictée par la permanence de l’islam comme valeur centrale de la société. Certes, des réformes telles que l’unification de la justice ou le Code du statut personnel ont survécu. Mais, pour autant, la jurisprudence n’a pas renoncé à considérer la shar 稜‘ comme source fondamentale du droit devant présider à l’interprétation des dispositions législatives. Quant aux initiatives visant les pratiques religieuses, elles ont été reconsidérées: réaménagement des horaires administratifs pour faciliter l’observance du jeûne, distribution d’aides pour l’achat du mouton de l’Aïd el Kebir (célébration du sacrifice d’Abraham), impulsion donnée à la construction de mosquées, aménagement de locaux dans les administrations pour l’exercice de la prière...

Cette subordination de facto du politique au religieux n’a pu produire au mieux qu’un islam selon l’État, exprimant la revendication d’une conformité de celui-ci à celui-là. En d’autres termes, elle a signifié l’absence de base propre de légitimité de l’institution étatique. Ce faisant, elle a laissé le champ libre à des courants se réclamant d’une utopie de l’État selon l’islam.

L’État lui-même n’a pas échappé à l’impact traditionaliste du réformisme autoritaire. Se percevant comme le dépositaire exclusif du sens de l’État par opposition aux gouvernés réputés prisonniers des particularismes, l’élite dirigeante a monopolisé l’État au point de s’y identifier et de le gérer à la façon d’un patrimoine qui lui appartiendrait en propre. Cette double tendance à une personnalisation et à une gestion «privée» de l’État a trouvé sa manifestation la plus évidente dans le «pouvoir personnel» de Habib Bourguiba. Mais, plus fondamentalement, elle a consisté en un système de relations interpersonnelles qui, derrière la façade institutionnelle, a innervé le complexe État-parti et étendu ses ramifications jusqu’au sein de la société.

Politiques économiques

Accumulation du capital sous l’égide de l’État

Durant les premières années de l’indépendance, l’État a pris en charge les secteurs clés de l’économie, réformé le régime foncier (biens habous et terres collectives) et pesé dans la mobilisation et l’affectation des ressources nationales (prélèvements fiscaux) et de l’aide étrangère par le biais du budget et de la constitution d’un réseau bancaire public. Toutefois, la politique gouvernementale demeurait dans le sillage des orientations amorcées durant les dernières années du protectorat, lorsqu’elle ne tendait pas à pallier le départ massif de la population française et à affirmer la souveraineté tunisienne face aux pressions françaises (décrochage du franc, internationalisation des échanges, etc.). La principale innovation résidait dans les chantiers de lutte contre le chômage, inspirés des théories de certains économistes (comme Gabriel Ardant) sur le plein-emploi en situation de sous-développement.

Le déficit commercial, la stagnation de la production industrielle, la chute des investissements privés et la fuite des capitaux étrangers ont conduit le gouvernement à opter en faveur d’un développement planifié, orientation préconisée dès 1956 par les dirigeants de l’U.G.T.T. En 1961 étaient élaborées les perspectives décennales de développement 1962-1971, suivies, en 1962, de la mise en œuvre d’un premier plan (triennal) de développement, tandis qu’Ahmed ben Salah, ancien secrétaire général de l’U.G.T.T., se voyait confier au sein du gouvernement les leviers de commande de l’économie tunisienne.

Sous couvert d’un «modèle global de développement socialiste», la Tunisie s’est engagée entre 1962 et 1969 dans une mobilisation intensive des ressources au profit de l’équipement infrastructurel économique et social et de l’industrialisation. Ce type de croissance a conféré à l’État et au secteur public en général une multiplicité de fonctions économiques: prise en charge directe des secteurs clés et des activités délaissées par le capital privé, régulation et orientation de l’investissement privé, réforme des structures agraires, contrôle des circuits de distribution et des échanges avec l’extérieur...

L’essentiel de l’effort d’investissement a transité par le canal de l’État et du secteur public (68 p. 100 des investissements durant la décennie 1962-1971), au prix d’une ponction sur les autres agents économiques et d’un recours massif au financement extérieur.

Par définition, le primat de l’investissement impliquait une limitation de la consommation privée, réalisée par un double blocage des salaires et des prix agricoles à la production.

Par ailleurs, la mise en coopératives de l’agriculture et des circuits commerciaux était censée améliorer la productivité et, partant, dégager un surplus. En fait, le regroupement des parcelles de la petite paysannerie autour de noyaux domaniaux formés essentiellement par les anciennes terres coloniales, sans intégration dans le système coopératif de la grande et moyenne propriété foncière tunisienne, ne réunissait pas les conditions d’un fonctionnement viable des unités de production et d’une rémunération des coopérateurs susceptible de les mobiliser en faveur de l’expérience. Dans le même temps, il rencontrait l’hostilité des grands propriétaires, dont il menaçait les assises. Quant à la réforme des structures des commerces de gros et de détail, bien que menée progressivement, elle a revêtu un caractère brutal suscitant la résistance des commerçants et les incitant à la fuite de capitaux.

Dans ces conditions, l’aide étrangère (dons et prêts), dont il s’agissait au départ de se libérer, est venue pallier les carences de l’épargne nationale (taux d’épargne de 15 p. 100), en contribuant, à concurrence de 40 p. 100, au financement des investissements.

En dépit de cette dépendance extérieure accrue, l’effort d’investissement a eu un impact relativement modeste en matière d’industrialisation (28 p. 100 des investissements dans l’industrie durant la décennie 1962-1971). Celle-ci s’est limitée à des activités de transformation de matières premières (raffinage du pétrole, aciérie, cellulose, etc.) et à quelques industries de substitution d’importations, notamment dans le textile et la production alimentaire (raffinage du sucre, par exemple).

L’appel massif aux capitaux extérieurs pour le financement des investissements a rendu l’action étatique tributaire de l’aide étrangère et, par voie de conséquence, particulièrement sensible aux pressions de celle-ci, le taux d’endettement par rapport au P.N.B. évoluant, entre le début et la fin de la décennie, de 21,4 à 49,8 p. 100.

Par ailleurs, bien que le planificateur se fût déclaré soucieux de «renforcer la confiance du secteur privé», ce dernier, exception faite de quelques branches, dont le tourisme, observait une attitude réservée. D’autant plus que l’extension des coopératives dans le commerce et l’agriculture entretenait des tensions propices à l’attentisme.

Au début de l’année 1969, le gouvernement devait adopter le principe d’une généralisation des coopératives à l’ensemble du commerce et de l’agriculture. Dans le premier cas, il s’agissait d’aborder la phase ultime d’une opération qui avait été conduite progressivement. Dans le second, en revanche, l’initiative gouvernementale s’apparentait à une tentative de sauvetage d’une politique par l’intégration aux coopératives agricoles d’exploitations modernes de nature à remédier à leurs carences. Autrement dit, la grande propriété foncière était directement touchée par une «collectivisation» qui l’avait jusque-là épargnée. La généralisation des coopératives allait conférer un caractère explosif sur le plan social à une situation de blocage économique.

Compte tenu du coût de l’infrastructure sociale et économique, et de la faillite des coopératives, l’effort d’investissement s’est soldé par un faible taux de croissance de la production (4,6 p. 100 à prix constants durant la décennie). Corrélativement, le chômage s’est aggravé. Les créations d’emplois durant la décennie (132 000, dont près d’un tiers dans l’administration) sont demeurées très largement en deçà de la demande additionnelle (357 000). La conjonction de cette aggravation du chômage, de la stagnation du pouvoir d’achat des salariés et de la paupérisation des agriculteurs et des commerçants intégrés malgré eux dans les coopératives s’est traduite par une faiblesse de la demande solvable.

Cette mise en échec d’un «modèle global de développement» a débouché sur une crise de régulation et, à travers elle, sur une insertion de la Tunisie dans la nouvelle division internationale du travail.

Ouverture sur l’extérieur

Depuis le début des années 1970, la Tunisie, à l’instar de l’Égypte et de l’ensemble des États arabes, se réclame d’une politique dite d’infitah : une «ouverture» au système de marché, caractérisée par la promotion des investissements privés et l’intensification des échanges avec l’extérieur.

L’ouverture tendait à une accélération de la croissance à partir d’une nouvelle combinatoire entre les impératifs de valorisation du capital et ceux qui sont inhérents à la situation critique de l’emploi dans le contexte d’une division internationale du travail caractérisée par une internationalisation de la production. L’effort d’investissement serait intensifié et dirigé prioritairement vers les secteurs directement productifs et créateurs d’emplois, par une participation accrue du capital privé, national et étranger. Il s’agissait de développer les industries manufacturières dans une double perspective de relance des exportations et d’élargissement du marché intérieur. La création, avec participation de capitaux étrangers, d’entreprises produisant pour l’exportation était censée jouer un rôle majeur. Non seulement elle permettrait de tirer parti de l’«avantage comparatif» constitué par une abondante main-d’œuvre, d’un coût relativement bas et d’un niveau de qualification amélioré par le développement du système scolaire, mais encore elle favoriserait une relance de la production et de la consommation locales. Elle assurerait le financement d’importations et le transfert de technologies nécessaires au renforcement de l’appareil industriel, ainsi que la distribution de revenus susceptibles de stimuler la demande intérieure.

L’ouverture relevait ainsi d’une stratégie visant à tirer parti d’une tendance à la délocalisation industrielle observable à l’échelle du système économique mondial. Elle pouvait apparaître comme le synonyme d’une libéralisation ou d’une privatisation de l’économie, le marché se substituant progressivement à l’État comme instance de régulation et le secteur privé au secteur public comme moteur de la croissance.

En fait, le secteur industriel exportateur n’a pas eu les effets d’entraînement escomptés. La nature de ses activités (principalement le textile), la fragilité de l’avantage comparatif du facteur travail et les difficultés d’écoulement des produits en direction de la Communauté économique européenne, principal partenaire commercial de la Tunisie, ont contribué à son enclavement.

L’ouverture a correspondu néanmoins à une accélération de la croissance. D’une décennie à l’autre, le taux de croissance du P.I.B. est passé en termes réels de 4,6 à 7,1 p. 100. Le volume des investissements a été multiplié par quatre, tandis que leur répartition faisait une plus large place aux investissements productifs (60 p. 100 contre 50 p. 100) et, parmi eux, aux investissements productifs à haute intensité de main-d’œuvre (23 p. 100 contre 18 p. 100). 398 000 emplois non agricoles ont été créés, couvrant près de 85 p. 100 de la demande additionnelle. Enfin, le taux d’accroissement annuel moyen du revenu par tête a été de 4 p. 100 contre 1,8 p. 100 durant la première décennie.

Ces performances ont pu être réalisées grâce à l’évolution en hausse des cours du pétrole et du phosphate, aux revenus du tourisme et à ceux de l’émigration. Ces trois postes représentaient respectivement 40, 17 et 7 p. 100 du total des recettes des exportations des biens et services, à la fin de la décennie 1972-1981. Ils ont financé une industrialisation et une privatisation de l’économie, pourvoyeuses d’emplois et de revenus, sous la forme d’une redistribution de ces ressources rentières par l’État.

Le secteur privé de l’économie a connu une très nette extension, si l’on considère l’évolution de la répartition de la formation brute du capital fixe (F.B.C.F., les investissements) par agents économiques. La contribution des entreprises privées a représenté plus du quart de la F.B.C.F. pendant la décennie 1972-1981 alors qu’elle n’était de l’ordre que du cinquième durant les années 1960. En fait, la poussée du secteur privé concerne essentiellement le tourisme et certaines industries manufacturées (textile, industries mécaniques et «bois et divers»), branches dont il draine la majeure partie de l’investissement et des emplois et où la productivité du capital et du travail accuse une progression.

La dynamisation du secteur privé a été, dans une large mesure, le produit d’interventions étatiques en faveur de la promotion des exportations et de la création d’emplois. En Tunisie, comme dans nombre de pays arabes, l’État s’est institué en protecteur de l’initiative privée. Il a constitué à cette fin un arsenal juridique. Subventions à l’investissement, à l’exportation et à l’emploi ont emprunté des formes multiples, variables suivant les cas: exonérations fiscales au niveau de l’investissement ou de l’exploitation, exonérations de charges sociales, dotations en capital, crédits assortis de bonifications d’intérêts, prise en charge des études ou de l’infrastructure, etc. Par ailleurs, le gouvernement a mis en œuvre une politique de soutien aux prix à la consommation des produits alimentaires de première nécessité, l’État contribuant ainsi à une prise en charge d’une partie du coût de reproduction de la force de travail. Enfin, par une politique de contingentement ou d’interdiction d’importations, l’État a assuré une rente de situation aux entreprises produisant pour le marché local, mises à l’abri de la concurrence étrangère.

La croissance par l’industrialisation et la privatisation sous l’égide de l’État redistributeur des ressources rentières a engendré une série de déséquilibres.

L’industrialisation s’est cantonnée, pour l’essentiel, aux régions, de tradition urbaine, du littoral, là même où l’investissement s’avérait d’un moindre coût. Aussi le chômage (masculin), dont le taux national officiel s’est stabilisé autour de 13 p. 100 entre 1975 et le début des années 1980, a-t-il frappé plus particulièrement les régions de l’intérieur et le milieu rural. En outre, abstraction faite des distorsions entre milieux (urbain et rural) et entre régions, l’accélération de la croissance n’a pas apporté de réponse au problème posé par l’emploi des jeunes. En 1980, les tranches d’âge comprises entre 15 et 25 ans représentaient environ 30 p. 100 de la population totale et 34 p. 100 de la population d’âge actif. Mais, à elles seules, elles constituaient près de 60 p. 100 des chômeurs. Enfin, l’élévation du revenu par tête s’est doublée d’une inégalité dans la répartition des revenus: en 1980, 50 p. 100 de la masse des dépenses étaient imputables à la fraction (21 p. 100) la plus riche de la population, tandis que la fraction la plus pauvre (20 p. 100) ne participait qu’à raison de 5 p. 100 à cette même masse des dépenses.

D’un point de vue strictement économique, la croissance a correspondu à une disjonction de la consommation et de la production. Le dynamisme apparent d’un marché intérieur protégé et assisté a donné lieu, durant la décennie 1972-1981, à une progression de la consommation (taux annuel moyen de 8,2 p. 100) supérieure à celle du P.I.B. (7,1 p. 100). Compte tenu de la pression exercée par la demande accrue de biens de consommation et par les besoins en produits semi-finis des entreprises de transformation, il s’est soldé également par une progression des importations (12,5 p. 100) largement supérieure à celle des exportations (7,5 p. 100).

Ces déséquilibres dans les flux des biens et services, au-delà de leur signification générale d’un pays vivant au-dessus de ses moyens, renvoyaient, entre autres, à deux problèmes majeurs. D’une part, ils illustraient une stérilisation ou une improductivité de l’assistance étatique au secteur privé. D’autre part, les distorsions consommation-production et importations-exportations ont correspondu à une évolution négative de l’agriculture, culminant dans un déficit agro-alimentaire. Compte tenu des impératifs d’une politique économique axée sur la promotion des exportations et l’industrialisation, le développement de cultures spéculatives (primeurs et production fruitière) a été encouragé tandis que les productions alimentaires de base (céréales) ont connu une relative stagnation des prix dans une perspective de maintien de l’avantage comparatif du facteur travail (compression du coût de reproduction de la force de travail).

Envers d’une relative aisance financière due à une évolution favorable des termes de l’échange, les déséquilibres économiques n’ont pas eu d’incidences foncièrement négatives sur des indicateurs tels que le taux d’épargne, la balance des paiements ou la dette extérieure. Les flux financiers ont masqué, en les corrigeant au regard de la comptabilité nationale, les distorsions qu’ils favorisaient. Mais la détérioration de la conjoncture, en comprimant les ressources rentières, les a mises à nu et a élargi leur impact.

Reconversion aléatoire d’une économie de rente en une économie productive

Dans le contexte général des années 1980, dominé par la chute du prix du pétrole, les fluctuations du cours du dollar, la baisse des recettes du tourisme et la diminution des revenus de l’émigration consécutive à la crise tuniso-libyenne de 1985, les tergiversations de la politique gouvernementale ont contribué à l’aggravation des déséquilibres: baisse du taux de croissance du P.I.B.; augmentation du taux officiel de chômage (près de 14 p. 100 en 1986); progression de la consommation supérieure à celle du P.I.B.; diminution du taux d’épargne; déficit accru de la balance des paiements; augmentation du taux d’endettement (58,7 p. 100 en 1986 contre 38 p. 100 en 1981); doublement du coefficient du service de la dette par rapport aux recettes courantes (26,7 p. 100 en 1986 contre 13,6 p. 100 en 1981); chute des avoirs extérieurs (épuisement des réserves de change à la fin du premier semestre de 1986), etc. La dégradation de la situation, dont rendent compte ces indicateurs, a imposé l’adoption, en juin 1986, sous les auspices du Fonds monétaire international (F.M.I.) et de la Banque mondiale, d’un programme d’ajustement structurel.

Ce programme consiste, d’une part, en un projet d’assainissement financier à court terme par compression de la demande intérieure: subordination de l’évolution des salaires «à l’accroissement de la productivité et à la situation financière de chaque entreprise» (principe avalisant le gel des salaires depuis 1983), réduction du déficit budgétaire, réduction de l’accroissement de la masse monétaire par limitation des crédits à l’économie, réforme du système des taux d’intérêt.

Outre ces mesures d’austérité, le programme comporte un second volet dit de «libéralisation de l’économie» impliquant ni plus ni moins un démantèlement du dispositif de production étatique d’ici à 1991 et dont on attend une stimulation de la compétitivité des entreprises tunisiennes: libération progressive des prix, suppression du contrôle de l’État sur les investissements et limitation de son aide aux seuls projets «hautement prioritaires», libération graduelle des importations et réduction des droits de douane, privatisation des entreprises publiques relevant du secteur concurrentiel, réforme de la fiscalité.

Conformément à ces orientations, le VIIe plan 1987-1991 définit «une stratégie basée résolument sur la promotion de l’agriculture, l’intensification de l’exportation et la maîtrise de la demande intérieure de façon à concilier l’impératif de croissance et de créations d’emplois et celui du retour à un équilibre acceptable et tolérable de la balance des paiements». À supposer que la compétitivité des entreprises tunisiennes relève d’un objectif réaliste et que le système de marché soit susceptible de rompre avec le protectionnisme, les conditions de réussite du programme d’ajustement et du VIIe plan n’en seraient pas pour autant toutes réunies. Il faut compter avec la résistance du corps social, depuis les revendications du patronat et du salariat qui attendent le maintien des situations acquises, jusqu’au désespoir des couches les plus démunies, en mal d’assistance. Le redressement économique envisagé s’avère, dans une large mesure, tributaire d’un consensus sur les modalités de l’allocation des ressources et d’un renouveau du potentiel symbolique de l’État susceptible de donner sens à la rigueur et à l’effort.

Mutations sociales

Baisse de la natalité et de la mortalité

L’évolution de la population tunisienne se caractérise, en premier lieu, par une baisse de la natalité: le taux de natalité a régressé de 50 p. 1 000 environ en 1956 à 31,3 p. 1 000 en 1986, et le taux de reproduction (nombre de filles pouvant être enfantées par une femme durant sa vie féconde) de 3,7 à 2,2. Cette tendance, peu commune dans le monde arabe, correspond à des changements affectant le mode de vie et se traduisant notamment par un recul de l’âge moyen des femmes au premier mariage (24,3 ans en 1984 contre 19,3 en 1956). Cependant, elle ne saurait être dissociée de la politique de planning familial menée, sous l’égide de l’État, par l’Office de la famille et de la population. La prévalence de la contraception au sens large (y compris la ligature des trompes et l’avortement) était évaluée en 1983 à 40 p. 100 environ de l’ensemble de la population féminine en âge de procréer. Encore convient-il de souligner que la baisse, relative, de la natalité ne saurait être confondue avec une réduction du nombre des naissances. Celles-ci, au contraire, ont augmenté: 224 000 en moyenne par an durant la période 1982-1986 contre 218 000 durant la période 1977-1981. Le phénomène serait imputable à un effet de structure de la population: «l’arrivée de générations de plus en plus nombreuses de femmes en âge de procréer» (VIIe plan de développement économique et social).

Par ailleurs, l’espérance de vie à la naissance s’est accrue de quinze années entre 1956 (47 ans) et 1986 (62 ans). Cet allongement de la durée moyenne de l’existence recouvre un double phénomène. Il traduit une baisse de la mortalité générale (régression du taux de mortalité de 20 p. 1 000 en 1956 à 6,7 p. 1 000 en 1985) ayant pour toile de fond une modification de la morbidité. Simultanément, compte tenu de la structure par âge de la population, il occulte une mortalité infantile importante en dépit d’une tendance à la baisse (taux de mortalité infantile autour de 50-60 p. 1 000 en 1985, contre 200 p. 1 000 en 1956).

Scolarisation

La Tunisie indépendante a mené une politique de scolarisation de masse: en 1984, plus de la moitié de la population âgée de 10 ans et plus était réputée savoir lire et écrire, contre 15 p. 100 environ en 1956. Ce recul de l’analphabétisme s’est doublé d’une élévation générale du niveau d’instruction de la population active. Les individus ayant effectué des études du niveau du secondaire ou du supérieur représentaient, en 1984, près du quart des actifs contre moins de 10 p. 100 en 1966.

En dépit du développement du système scolaire, l’analphabétisme féminin demeure un phénomène massif, particulièrement accusé en milieu rural. L’évolution des taux de scolarisation (effectifs scolarisés de 6 à 14 ans rapportés à la population du même âge) fait apparaître une stagnation de la fréquentation de l’école primaire par les filles jusqu’au milieu des années 1970. En 1975, seule la moitié d’entre elles étaient scolarisées. En revanche, en 1984, la proportion dépassait les deux tiers (taux de scolarisation de près de 83 p. 100 pour les garçons). Cependant, il convient de noter que la fréquentation scolaire (primaire) féminine accuse une baisse au-delà de l’âge de 9 ans (déperdition de l’ordre du quart en milieu rural), alors que celle des garçons s’avère pratiquement stable. Pour une partie des filles, notamment en milieu rural, la scolarisation ne constitue ainsi qu’un bref transit entre la petite enfance et l’âge de prise en charge de travaux agricoles ou domestiques dans la famille ou hors de celle-ci. Les disparités perceptibles au niveau du primaire vont évidemment en s’accentuant avec les autres cycles d’études; plus le niveau est élevé et plus l’inégalité des sexes s’affirme; en 1984, le nombre de jeunes filles effectuant des études supérieures était inférieur de plus de la moitié à celui des garçons.

Par ailleurs, à certains égards, la généralisation de l’enseignement après l’indépendance a substitué au système fermé à l’entrée, en vigueur durant la période coloniale, un système de sortie par l’échec. En 1978, sur 100 enfants qui entraient à l’école primaire, 84 n’achèveraient jamais le premier cycle. Sur les 16 qui l’achèveraient, 6 seulement entreraient dans les lycées et, parmi ceux-ci, un seul parviendrait jusqu’au baccalauréat (A. Bouhdiba).

Au demeurant, l’impact de l’éducation sur l’obtention d’un emploi devient problématique. Le niveau d’instruction des chômeurs s’élève au rythme de celui de l’ensemble de la population active. Parmi les chômeurs à la recherche d’un premier emploi en 1984, près de 19 p. 100 étaient dépourvus d’instruction, 51 p. 100 avaient reçu un enseignement primaire, 28 p. 100 environ un enseignement secondaire et plus de 1 p. 100 un enseignement supérieur. En 1975, les proportions étaient respectivement de 27, 60, 13 et 0 p. 100. Si la tendance devait se confirmer, dans quelques années une partie appréciable des primo-demandeurs d’emploi serait constituée par des bacheliers et des titulaires d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Or il faut garder présent à l’esprit le fait que, durant les vingt premières années de l’indépendance, la détention d’un capital scolaire important constituait la garantie d’un emploi stable et d’une position sociale élevée.

Transfert de la population active entre secteurs d’activité

La qualification accrue de la population active est allée de pair avec un transfert entre secteurs d’activité. La contribution du secteur agricole (agriculture proprement dite et pêche) à la structure de l’emploi n’a cessé de diminuer, tandis que progressaient celles des industries manufacturières et du tertiaire. En 1956, le secteur agricole mobilisait les deux tiers de la population effectivement occupée; en 1984, il n’en réunissait plus que le tiers. Cette diminution ne correspond pas à un processus cumulatif d’industrialisation qui absorberait la force de travail «libérée» dans l’agriculture par la concentration foncière et la mécanisation. Les industries manufacturières, le secteur industriel proprement dit, ne représentaient, en 1984, que 19 p. 100 de la population effectivement occupée, taux remarquable par rapport à la situation prévalant en 1956 (6,2 p. 100), mais largement en deçà de celui de l’ensemble du tertiaire (33 p. 100) et légèrement supérieur à celui des seuls services administratifs (17 p. 100). Elles jouent, il est vrai, un rôle majeur dans les créations d’emplois et, à ce titre, dans l’extension du salariat non agricole, dont les effectifs réunissaient, en 1984, plus de la moitié de la population occupée. Néanmoins, il convient de souligner leur hétérogénéité et, plus particulièrement, celle de leur principale branche, le textile. Elles recouvrent non seulement les activités de grandes unités modernes de production, mais également des activités artisanales relevant du «secteur non structuré». Celui-ci drainait en 1980 46 p. 100 des emplois industriels et, parmi eux, 62 p. 100 des emplois de la branche du textile (Jacques Charmes). La notion d’emploi désigne, en l’occurrence, des postes d’apprentis et de salariés, ainsi que des travaux à domicile – majoritaires dans le textile – effectués par des aides familiaux et des indépendants.

Urbanisation et conditions de vie

Le taux d’urbanisation n’a cessé de croître d’un recensement à l’autre, pour se situer aux environs de 53 p. 100 en 1984 (33,3 p. 100 en 1956). Plus exactement s’agit-il, en l’occurrence, d’un taux de «communalisation»: la population urbaine est officiellement évaluée en fonction de l’implantation dans les périmètres communaux. Le critère fausse les perspectives, compte tenu notamment de la création de nouvelles communes et de l’extension de périmètres communaux déjà existants, entre deux recensements. Le mouvement de communalisation «dope» en quelque sorte le taux officiel d’urbanisation. Mais il est, en lui-même, révélateur du recul des campagnes et d’un accès à la citadinité. La transformation de localités en communes ou leur intégration dans un périmètre communal procèdent, dans une large mesure, d’une logique foncière: elles assurent le transfert de terres dites agricoles sous le régime des terrains à bâtir. Par là, elles répondent à des exigences de gestion administrative des sols et de plus-value foncière face à la pression de la demande de construction de logements. Par ailleurs, du point de vue des conditions de vie des administrés, la communalisation est susceptible de favoriser l’obtention d’équipements collectifs (voirie, adduction d’eau, etc.).

Au regard des indicateurs socio-économiques, la communalisation participe d’une bipolarité des plus classiques: un pôle urbain associant le degré d’urbanisation au niveau des équipements et des revenus; un pôle rural, caractérisé par une corrélation entre l’importance de la population active occupée dans l’agriculture, l’analphabétisme et la prévalence d’un taux de mortalité supérieur à la moyenne. C’est dire que l’urbanisation et les transferts intersectoriels de population active soulignent non seulement une contraction des zones rurales, mais encore la permanence de poches de pauvreté dans les campagnes. Cette bipolarité recoupe grossièrement le clivage littoral-intérieur, déjà évoqué à propos de la désarticulation de la structure spatiale.

Les enquêtes successives sur la consommation des ménages font apparaître une modification des normes de consommation: diversification et enrichissement de l’alimentation, motivation pour l’accession à la propriété immobilière et aux moyens de transport privés, développement de la consommation médicale. Les disparités sous-jacentes à ces mutations tendent à épouser les contours des oppositions urbain-rural et littoral-intérieur. Mais, plus encore, elles matérialisent une coupure entre deux segments sociaux condensant une série de clivages entre milieux (urbain-rural), régions, catégories socio-profesionnelles et classes de revenus. Ces deux sous-ensembles ont pour figures emblématiques, d’une part, la fraction la plus qualifiée professionnellement des couches citadines – entrepreneurs, salariés et professions libérales –, implantée principalement à Tunis et sur le littoral oriental et disposant de revenus relativement importants et, d’autre part, des catégories sociales démunies, relevant surtout de l’agriculture et de la petite production marchande et fortement représentées dans les régions de l’Ouest. Cette «bifurcation sociétale» rend compte de la diffusion inégale d’un modèle de vie «privatiste» et des effets d’imitation et d’exclusion qu’elle détermine.

Les mutations des normes de consommation affectent, à des titres divers, les différentes couches sociales, mais elles n’ont pleinement bénéficié qu’à une minorité, pour laquelle le changement social s’est soldé par une promotion de condition et de statut: les entrepreneurs, les cadres supérieurs salariés et les professions libérales qui, à la faveur des opportunités offertes par le développement de l’industrie et des services et/ou l’acquisition d’un important capital scolaire, ont non seulement accédé au niveau de revenu le plus élevé, mais encore ont conquis une position doublement centrale au sein de la société. Symboles de la réussite sociale et de l’extraversion, ces catégories constituent le groupe de référence de la modernité, avec tout ce que celle-ci peut comporter d’attractif et de répulsif, et le point de passage obligé des échanges, économiques et culturels, avec l’extérieur. Elles ont fait de la ville la vitrine d’un mode de vie cosmopolite, désirable par sa proximité et condamnable par son inaccessibilité, pour tous ceux qui figurent dans les wagons de queue de la mobilité sociale. Les émeutiers de janvier 1984, manœuvres des chantiers de construction et jeunes chômeurs, en prenant pour cible, à Tunis, les nouveaux quartiers résidentiels, ont donné libre cours à la violence inhérente à cette tension entre le désirable et l’inaccessible.

Évolution politique

Crises

L’année 1969 a marqué un tournant dans l’histoire politique de la Tunisie indépendante. À l’occasion de la tentative de généralisation des coopératives de production dans l’agriculture, les milieux sociaux les plus divers ont manifesté des réactions de rejet de l’emprise de l’État sur les différents aspects de la vie sociale. La crise n’a pas débouché seulement sur une réorientation des régulations étatiques de la croissance économique. Elle a engagé l’État-parti dans un processus asymétrique de transformations subies, réduisant son potentiel de contrôle autoritaire sans lui permettre d’assumer une logique d’autonomisation des institutions sociales. Le régime s’est libéralisé dans la mesure où il a été contraint de prendre acte du renforcement de l’islam comme valeur centrale de la société, de l’enracinement de foyers oppositionnels et de l’approfondissement du pluralisme social. Mais il s’est raidi à chaque fois que la dynamique de cette libéralisation risquait d’opérer une rupture irréversible avec l’ancien mode de contrôle social.

Ainsi, l’évolution de l’Union générale des travailleurs tunisiens (U.G.T.T.) vers une plus grande autonomie, déterminée par le développement du pluralisme social, a contribué, dans un premier temps, à une régulation des conflits. L’État-parti a trouvé dans la centrale syndicale son interlocuteur privilégié. Mais cette propulsion du syndicat sur le devant de la scène lui a valu de polariser les attentes, aspirations et frustrations de divers milieux sociaux bien au-delà de sa base de soutien et de sa sphère d’influence. À ce titre, il a fait figure de structure directement concurrente du parti destourien. Cette dynamisation de l’U.G.T.T. contrastant avec la routinisation de l’activité politique du parti a conduit à une épreuve de force, deuxième crise majeure, significative d’une nouvelle mise en cause de l’hégémonie de l’État-parti.

Le 26 janvier 1978, en guise de protestation contre les menaces pesant sur son autonomie, la direction de la centrale syndicale lançait un ordre de grève générale. Celle-ci, la première qui, depuis l’indépendance, fût dirigée contre le gouvernement, allait être l’occasion de graves émeutes nécessitant l’intervention de l’armée. La répression des émeutiers et manifestants, l’arrestation de la direction syndicale et la mise au pas de la centrale ont permis une restauration apparente de l’ancien mode de contrôle social. Mais, en privant l’U.G.T.T. de son autonomie, le régime se privait lui-même de ce qui avait été l’une de ses principales lignes de défense et, partant, prêtait le flanc à des formes non institutionnalisées de contestation.

La répression menée, au lendemain des événements de 1978, à l’encontre de l’U.G.T.T., principale institution sociale, a, par ailleurs, correspondu à une forte poussée du mouvement islamiste. Ce courant était en gestation depuis le début des années 1970, dans un contexte de réaffirmation de l’islam populaire. Mais la neutralisation de la centrale syndicale laissait vacant le champ du populisme et en favorisait l’investissement par un radicalisme moralisateur se réclamant de l’islam. La conjoncture était d’autant plus favorable à l’islamisme qu’il pouvait tirer parti du prestige de la révolution iranienne dans l’opinion et d’une prudente réserve du gouvernement. Cependant, l’annexion de la centrale syndicale, le changement de régime en Iran et l’attitude gouvernementale, un temps complaisante, ne sauraient être tenus pour les facteurs déterminants d’une montée en puissance de l’islamisme tunisien. Celle-ci a été due essentiellement à la rencontre entre un discours de dénonciation de l’aliénation culturelle et de mise en cause de la hiérarchie étatique des valeurs et le désarroi d’une jeunesse scolaire et étudiante vivant une situation d’ascension sociale bloquée par la contraction des offres d’emplois gratifiants sur les plans matériel et symbolique. S’il a trouvé son humus dans un renouveau du potentiel identitaire de l’islam à l’échelle de la Tunisie et de l’aire arabo-musulmane, l’islamisme a conquis une base de masse à la faveur d’une démotivation d’une partie de la jeunesse pour le système d’emploi et de formation. À tel point qu’il a orienté la contestation scolaire et étudiante. Mais, hors des lycées et des facultés, et en dépit de sa forte présence dans l’espace de la mosquée, son influence politique s’est révélée intermittente. Elle n’en a pas moins conduit l’État-parti, préoccupé comme les puissances occidentales par le poids de la révolution islamique iranienne sur la scène internationale, à retourner ses armes politiques et judiciaires contre les dirigeants et les militants du Mouvement de la tendance islamique, centre de gravité du courant islamiste.

La tentative de coup de force de Gafsa devait illustrer les dangers inhérents à une obturation des canaux de la contestation. Le 27 janvier 1980, un groupe armé d’une soixantaine de personnes, issu de l’émigration tunisienne en Libye, se rendait maître de la ville de Gafsa, centre d’une région déshéritée, de tout temps méfiante vis-à-vis du pouvoir central, avec pour objectif affiché de déclencher une insurrection populaire. Il n’en était délogé par l’armée nationale qu’après d’intenses combats. La tentative révélait la vulnérabilité d’un État prétendant rétablir sa tutelle sur la société.

Pour sortir de l’impasse, le gouvernement, sous l’impulsion d’un nouveau Premier ministre, Mohamed Mzali, allait amorcer une ouverture politique, dont le courant islamiste serait délibérément exclu: légalisation du Parti communiste et de deux autres partis d’opposition – le Mouvement des démocrates socialistes (M.D.S.) et le Parti de l’unité populaire (P.U.P.) –, restauration de l’autonomie de l’U.G.T.T., etc.

Les nouvelles émeutes dont la Tunisie a été le théâtre en janvier 1984 ont mis un terme à cette tentative d’assouplissement du monopole destourien. Elles ont, en effet, révélé dans toute leur ampleur les risques de déstabilisation d’un État contraint à l’austérité économique. Les troubles ont eu pour cause immédiate une décision gouvernementale de doublement des prix à la consommation des produits céréaliers et de leurs dérivés. Amorcée dans les oasis du Sud, l’agitation avait gagné les principaux centres urbains. Elle devait y donner lieu à une violente contestation des institutions, normes et valeurs afférentes à l’État et des signes extérieurs de l’ascension et de l’intégration sociales: actes de vandalisme contre les bâtiments publics (bureaux de poste, écoles, etc.), tentatives de déprédations et de pillage à l’encontre des nouveaux quartiers résidentiels, destructions sélectives de véhicules privés, etc. Pour venir à bout de cette protestation populaire, qui, une nouvelle fois, avait nécessité l’intervention de l’armée, le gouvernement, sur l’initiative du président Bourguiba, a été contraint d’annuler la mesure de relèvement des prix qui avait joué le rôle de détonateur. Mais, désormais, toute forme de contestation serait réprimée telle une menace pesant sur le devenir même de l’État.

Le gouvernement, après avoir cherché en vain à faire cautionner par l’U.G.T.T. un compromis durable sur la question des salaires, a décapité en 1985 la centrale syndicale. Simultanément, le combat politique contre le courant islamiste a, de nouveau, emprunté la forme de la répression policière et judiciaire, avec pour point culminant le procès de septembre 1987. Le pouvoir s’est employé à nier la possibilité de tout compromis avec les islamistes en imputant au Mouvement de la tendance islamique (M.T.I.) des menées subversives et des actions terroristes niées ou désavouées par celui-ci. Le procès anti-islamiste de septembre ne s’ajoutait pas seulement à une liste d’exclusions politiques sanctionnées par voie judiciaire, qui jalonne l’histoire de la Tunisie indépendante. Il relevait d’une vaste opération de neutralisation de tous les canaux d’expression de la contestation: démantèlement de la direction de la centrale syndicale, mais aussi reprise en main de l’université et mise en hibernation des partis d’opposition. L’objectif poursuivi était de stopper la progression de l’islamisme au sein de la jeunesse et de couper de leur base les tenants d’un syndicalisme revendicatif, tout en privant les islamistes et les syndicalistes, en butte à la répression, de toute caisse de résonance. Mais le risque était pris d’une radicalisation d’un mouvement islamiste qui monopoliserait de facto le terrain de la contestation au sein d’une société frappée de plein fouet par l’austérité et privée de moyens d’expression légalement reconnus. En préservant la vie des chefs historiques du M.T.I., le verdict de septembre 1987, malgré son extrême sévérité – peine de mort, effectivement appliquée, à l’encontre de deux accusés impliqués dans des attentats non mortels –, a évité le pire. La conjoncture n’en recelait pas moins les risques d’une nouvelle crise et l’éventualité d’une intervention militaire qui ne serait plus provisoire.

Destitution de Bourguiba

Le 7 novembre 1987, Habib Bourguiba sortait de l’histoire par la petite porte. Déclaré médicalement «empêché», il était destitué et remplacé à la tête de l’État par le nouveau Premier ministre qu’il avait nommé un mois plus tôt, le général Zine el-Abidine ben Ali. En vertu de la Constitution, le Premier ministre était appelé à succéder au chef de l’État en cas de vacance de la présidence «pour cause de décès, démission ou empêchement absolu» et ce pour la période restante «de la législature en cours de la Chambre des députés» (article 57). Cette disposition conférait à Habib Bourguiba, président de la République à vie depuis mars 1975, la faculté de désigner lui-même son successeur et de revenir à tout moment sur son choix en nommant un nouveau Premier ministre. Elle avait contribué à aviver la lutte pour la succession dans l’entourage du président Bourguiba.

En fait, Bourguiba refusait d’admettre que l’on pût lui succéder de son vivant. Aucun de ses Premiers ministres n’a jamais véritablement fait figure à ses yeux de successeur plausible. Tous ont constitué pour lui des solutions transitoires en fonction des impératifs politiques du moment: amortir les effets de la crise de 1969 (Bahi Ladgham), réorienter l’économie tunisienne (Hedi Nouira), débloquer la situation politique consécutive aux événements de 1978 et à l’affaire de Gafsa (Mohamed Mzali), négocier avec le F.M.I. et la Banque mondiale le programme «d’ajustement structurel» de 1986 (Rachid Sfar)...

Le 2 octobre 1987, en nommant Premier ministre le général Zine el-Abidine ben Ali, jusque-là ministre de l’Intérieur, Habib Bourguiba entendait mener à son terme la répression anti-islamiste. Mais, pour la première fois, il a eu pour interlocuteur une personnalité – sans passé militant au sein du parti et ayant accédé récemment à des responsabilités politiques – capable de résister à ses injonctions, le désaccord portant précisément sur l’extrême sévérité de la répression exigée par le président. Plutôt que de se soumettre et de laisser le pays s’engager plus avant dans l’engrenage de la violence, le Premier ministre a pris les devants, sauvant le régime au prix de la mort politique de son fondateur.

Réformes politiques

Partis d’opposition, syndicalistes et intellectuels de tous bords ont salué le départ du combattant suprême comme une «réouverture de la porte de l’espoir» (Mohamed Charfi). Espoir de garantie de la paix civile, de réconciliation nationale et d’avancées démocratiques. De fait, le nouveau président et son Premier ministre (Hedi Baccouche) ont pris une série d’initiatives en ce sens. Le parti destourien (anciennement Néo-Destour et, à partir de 1964, Parti socialiste destourien) a non seulement changé d’appellation (Rassemblement constitutionnel démocratique, R.C.D.), mais encore a amorcé un processus de renouvellement de son personnel dirigeant et de réorganisation de ses structures. La Constitution a été réformée. Outre des amendements relativement secondaires (abaissement de l’âge d’éligibilité à la députation, nationalité tunisienne de chacun des deux parents des candidats à la présidence de la République, etc.), la révision constitutionnelle a aboli les dispositions relatives à la présidence de la République à vie (conférée à Bourguiba), fixé à soixante-dix ans l’âge maximal pour la candidature à la présidence, conféré au président de la Chambre l’intérim de la présidence de la République, à charge pour lui de superviser la nouvelle élection présidentielle, et modifié les procédures de vote des lois et des motions de censure. Des mesures sélectives de grâce et d’amnistie ont été adoptées en faveur de victimes de la répression politique. Le principe de l’autonomie syndicale a été reconnu. Le 7 novembre 1988 a été solennellement conclu un Pacte national tendant à sceller une sorte de compromis historique entre les différentes forces et sensibilités politiques et mettant l’accent sur les références à l’État de droit et à l’identité arabo-islamique de la Tunisie.

Ces initiatives, si importantes soient-elles, ne sauraient dissimuler les difficultés d’une conciliation de l’expression du pluralisme et d’un engagement solidaire face aux nécessités de la réforme de l’État et aux contraintes de la situation économique.

Le parti destourien, quelle que soit son appellation officielle, constitue le principal foyer d’opposition à un changement qui signifierait l’abolition des féodalités et des rentes de situations clientélistes. L’islam, quant à lui, figure au cœur de l’unité et de l’identité tunisiennes mais divise les Tunisiens. La réhabilitation des valeurs islamiques pose, en effet, la question du devenir des acquis modernistes du régime bourguibien. Le président Ben Ali a fixé les limites du débat, dès le 20 mars 1988, en se prononçant contre une remise en cause ou un abandon du Code de statut personnel. Les modalités d’association des islamistes eux-mêmes au fonctionnement des institutions restent à déterminer et font l’objet de discussions parmi les principaux intéressés et entre ceux-ci, le pouvoir et les autres forces politiques. Enfin, la reconstruction de l’U.G.T.T. suppose une direction particulièrement responsable, jalouse de l’autonomie syndicale mais capable de modérer les revendications. Une dernière inconnue demeure: l’armée. Celle-ci, on le sait, est intervenue à plusieurs reprises dans le passé pour restaurer l’ordre. Si elle n’a joué aucun rôle direct dans la mise à l’écart du président Bourguiba, rien n’indique qu’elle soit immunisée contre les conflits et débats inhérents à la nouvelle situation politique et que toutes ses composantes aient renoncé à peser sur l’évolution du pays.

La montée de l’islamisme est sensible; dès 1981, le M.T.I. a opté pour une action légaliste, bien qu’il ne soit toujours pas reconnu comme parti politique.

Le 2 avril 1989, par un scrutin anticipé, le président Ben Ali, candidat unique à la présidence, est plébiscité par plus de 99 p. 100 des électeurs. Le même jour, le R.C.D., parti qui soutient l’action présidentielle, remporte les 141 sièges de députés, et le M.D.S., parti d’opposition modérée, se trouve laminé. Cependant, les «listes indépendantes», dont 19 sur 22 sont patronnées par les islamistes, obtiennent plus de 13 p. 100 des voix.

Le pouvoir s’efforce de prendre de vitesse la menace islamiste en intensifiant le développement économique du pays: taux de croissance de 8,6 p. 100 en 1992, le plus élevé depuis plus de quinze ans. Il oscille en outre entre la répression (difficultés avec la Ligue tunisienne des droits de l’homme, où les islamistes sont présents) et une lente marche vers la démocratie en prenant des dispositions légales (émancipation des femmes, par exemple). En mars 1994, Ben Ali est encore réélu avec plus de 99 p. 100 des voix.

Tunisie
(république de) état de l'Afrique du Nord. V. carte et dossier, p. 1511.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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